Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

J. M. La poésie allemande ?



F. L. L. Elle m’intéresse beaucoup moins, sauf les Romantiques, c’est-à-dire Novalis, Brentano, Chamisso, Achim von Arnim, tous ces poètes et conteurs du début du XlXè siècle, auxquels Albert Béguin avait consacré un numéro spécial d’Esprit (?).



Par contre, un écrivain que je n’aime pas beaucoup, c’est Goethe. Son esprit, sa manière de voir les choses ne me plaisent pas. Avec tout de même des exceptions, car il s’agit d’un poète très intelligent ; mais l’intelligence ne suffit pas, surtout en poésie. Sa conception me paraît très loin de celle de Novalis par exemple. Je ne voudrais pas laisser passer Goethe, malgré tout, sans dire qu’il a quelques beaux poèmes. Il a écrit par exemple un assez beau poème sur la métamorphose des plantes. Ce poème fait penser à un autre beau poème, de Du Bellay celui-là, qui montre le blé en train de pousser, en quatorze vers ; alors que celui de Goethe faisait près de deux cents vers.



J. M. Je pense au fait que chez Goethe, il ne s’agit pas seulement d’une préoccupation poétique. Il se voulait aussi scientifique et il avait toute une théorie de la plante primitive.



F. L. L. Exactement. Et le poème ne manque pas d’intérêt. Chez Goethe, dans des préoccupations moins scientifiques, il y a tout de même ses Sonnets d’Italie. Il était jeune ; il avait fait le tour de l’Italie parce qu’un intellectuel devait avoir fait le tour de l’Italie. Dans un de ces sonnets, il raconte avec une certaine sensibilité, lui qui avait plutôt le cœur sec, comment il passe la main dans le dos de sa jeune maîtresse nue. Il décrit parfaitement bien le plaisir et les émotions.


Mais c’est rare chez lui, bien qu’il fût un homme extrêmement sensuel. Intelligent et sensuel. Sensible et bon, j’en suis beaucoup moins sûr. Il y a par contre un poète allemand que j’aime beaucoup, c’est Heine, dont “l’Intermezzo” est magnifique. Mais Heine est assez différent des autres poètes allemands.



J. M. Et Rilke ?



F. L. L. Très grand, bien sûr. Les Élégies de Duino sont une chose magnifique. Mais j’aurais tendance à rapprocher Rilke de la grande poésie anglaise.

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