Une correspondance (lue aux jeudis en 2007)

Je n’en fais pas une affaire d’Etat, et n’en tire aucune gloire personnelle, mais François Mitterrand et moi avons tenu une correspondance assidue entre 1983 et 1995. Et même si nous nous sommes, par la force des choses, éloignés l’un de l’autre, le fil n’est pas tout à fait rompu.

Le premier élément que je souhaiterais vous présenter est une lettre datée du 10 septembre 1983. C’est à vrai dire une carte postale que j’ai envoyée d’Arcachon, et dont voici le texte.

 

« Cher François Mitterrand,

« Je voulais vous féliciter – fût-ce avec un léger retard – de votre élection voici deux ans déjà. Je suis à Arcachon où je passe de bonnes vacances. Hier, à table, c’est incroyable, nous parlions justement de vous. Nous avons mangé des huîtres, excellentes, bien qu’un peu laiteuses.

« Encore bravo.

« Hervé Le Tellier »

La réponse ne s’est pas faite attendre, puisque peu après, le 12 décembre 1983 François Mitterrand m’envoyait cette lettre, dont voici le fac-similé.

 

LETTRE 1 

 

C’était, ma foi, une missive forte courtoise, même si, en raison sans doute du poids des charges de l’Etat, le Président s’y montrait quelque peu distrait, évoquant une lettre et non une carte postale. Quoiqu’il en soit, le second paragraphe insistait à juste titre sur la prise en considération par ses services de mes remarques  : j’y repensai l’année suivante, lorsque, de retour à Arcachon, je m’aperçus avec satisfaction que la qualité des huîtres s’était améliorée.

J’ai aussitôt répondu à cette lettre, car une amitié naissante n’est pas un chose négligeable. Voici le texte intégral de ma deuxième lettre, envoyée le 20 décembre 1983.

 

« Cher François,

« Je vous remercie de votre charmant courrier. Je suis malheureusement très occupé en ce moment et ne puis vous répondre plus longuement. Je vous souhaite malgré tout une heureuse fête de Noël en famille.

« Chaleureusement,

« Hervé Le Tellier  »

 

François devait être aussi débordé que moi, car sa réponse ne m’est parvenue que trois mois plus tard. En voici le contenu intégral.

 

LETTRE 2

 

Dès les premiers mots, j’ai tout de suite reconnu le style de François, si aérien, si littéraire, en en même temps tellement précis et direct. J’ai apprécié ce « Cher Monsieur », distant et proche à la fois, ce signe de pudeur des sentiments naissants, ce reste de distance  si touchant, malgré ou peut-être à cause de l’affection grandissante.

 

J’étais, comme je le disais, très occupé. Cette surcharge de travail, sans doute grâce une nouvelle fois à l’intervention des services de François, s’est beaucoup allégée. J’ai en effet été quelques longs mois sans emploi, disons-le carrément au chômage, et j’en ai profité pour aller voir une cousine à Charleville-Mézières. C’est de cette ville que j’ai répondu, en juin 1984, à François Mitterrand.

 

« Cher François,

« Cher ami,

« Je suis chez ma cousine à Charleville-Mézières, patrie de ce Rimbaud que nous aimons tant tous les deux. Je suis sans nouvelle de vous depuis quelques mois déjà, mais je vous ai vu à la télévision hier, et j’ai trouvé, tout comme ma cousine, que vous étiez très en forme. J’en suis heureux. Je dois vous avouer que pour moi, la situation est moins florissante, car je suis sans emploi. C’est ma cousine, à qui j’ai parlé de notre amitié toute récente, qui insiste pour que je vous en parle. Mais je ne veux pas vous importuner avec tous ces soucis. Vous en avez assez vous-même. Je vous dis simplement à bientôt, et vous assure de mon affection.

« Hervé »

 

François m’a répondu presque aussitôt, si l’on veut bien prendre en considération tout le chambardement dû aux mouvements ministériels. En octobre 1984, j’ai reçu de François une lettre charmante, très encourageante pour moi.

 

LETTRE 3 

 

François n’avait pas menti. Six mois plus tard, jour pour jour, je retrouvai du travail, certes un peu en dessous de mes compétences, mais après tout, je n’avais pas envoyé de Curriculum Vitae à François, et je ne doute pas qu’il a fait ce qu’il a pu. Bref, grâce à son action discrète, voire secrète, mais bienveillante, je reprenais goût à la vie. Je lui écrivis une petite lettre de remerciement.

 

« Le 15 octobre 1985

« Salut François,

« Merci de ton intervention secrète et bienveillante. J’imagine que tu as dû remuer ciel et terre pour que j’obtienne ce CDD de trois mois à la République du Centre-Ouest. En plus, je m’occupe le week-end du petit parterre de fleurs devant le siège du journal, et j’adore le jardinage.

« Bref, encore une fois merci. Je t’écris dès que je reviens à Paris, promis.

« Reçois mon amitié.

« Hervé »

 

Je vous fais grâce, par modestie, de la réponse de François, toute en retenue, mais très personnelle, qui se concluait par l’assurance de ses sentiments à mon égard. Ce dont je ne doutais pas. Mais il est parfois bon, entre amis, que les choses soient dites.

 

Nous nous sommes ainsi régulièrement écrit, pendant plus de dix ans. Cent seize lettres exactement. La dernière, je m’en souviens très bien, datait du 4 janvier 1996. Je l’ai envoyée à l’Elysée, bien qu’il n’en fut plus le locataire depuis près d’un an, mais j’étais certain qu’ils feraient suivre. Elle disait simplement  :

 

« François,

« J’ai appris que tu étais malade. Je te souhaite un prompt rétablissement. Je suis sûr que ça n’est rien et que tu seras bientôt sur pied.

« Je t’embrasse. Bonne année, au fait.

« Ton ami Hervé. »

 

Le 8 janvier 1996,  François Mitterrand disparaissait. La France disait adieu à un homme qui la gouverna durant quatorze ans, un record de durée dans l’histoire de la République. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise de recevoir, le 24 mars 1996 précisément, une lettre sur papier à en-tête de l’Elysée. En voici, pour la première fois présenté, le texte intégral.

 

LETTRE 4 

 

Stupéfiant. Je reconnus d’emblée le style inimitable de François. Il y avait dans ce texte tant de tournures qui m’étaient familières que je ne pouvais pas douter. François était vivant.

Pourquoi avait-il voulu faire croire à ces millions de Français qu’il nous avait définitivement quittés ? À quoi devais-je, moi, le privilège d’une telle révélation ? Pour en avoir le cœur net, j’ai répondu sur le champ. Voici ma lettre.

 

« Paris, le 28 mars.

« François,

« Ça alors, je n’en reviens pas. Tu es vivant  ? Pourquoi cette mise en scène  ?

« Ton ami fidèle et bien rassuré, Hervé »

 

Sa réponse du 15 juillet 1996 ne laissait planer aucun doute. Il allait bien, et même fort bien, et il gardait tout son talent de polémiste et un certain sens de l’humour. Il glissait dans sa lettre tant d’indices qu’il me fallait me rendre à l’évidence. Ce « Cher Monsieur », si caractéristique de notre correspondance depuis toujours, cette allusion subtile à mes remarques qui, selon son expression tellement personnelle, allaient mériter la considération de ses services, ce « Ne doutez pas » bien plus biblique que banal, qui évoque bien sûr, dans cette culture catholique et terrienne dont François ne s’est jamais éloigné, le Nouveau Testament et son  « Ne doutez pas, il est ressuscité, il est vraiment ressuscité ». Sans oublier ces autres détails, ces preuves glissées dans un message pourtant à priori si anodin. Je ne pus m’empêcher de sourire devant cette adresse de magicien. Quel virtuose de la mystification, ce François  !

 

On s’est écrit, de nouveau. Près de cent lettres de mon côté, autant du sien. Nous avons beaucoup échangé sur la guerre d’Irak, le premier tour de 2002, la crise des banlieues. Sa dernière lettre, sur cette question, prouve combien François reste préoccupé, malgré son éloignement du pouvoir, des problèmes de la nation.

 

LETTRE 5 

 

Pourquoi moi, toutefois, me direz-vous encore ? Pourquoi moi, quand tant d’autres, de Jack Lang à Attali, sont plongés dans l’ignorance. Sans doute, je le dois à cette fidélité dans l’amitié qui le caractérise si bien,  cette fidélité qui lui fut tant reprochée, en particulier avec Bousquet. Et aussi, sans aucun doute, à cette discrétion dont j’ai fait preuve jusqu’à présent et dont je crois utile aujourd’hui de me départir, avec l’échéance de 2007 qui s’approche.