Aux pages 45, 46 & 47 d’Espèces d’espaces, Georges Perec propose un nouveau partage de nos habitats en fonction des jours de la semaine – lundoir, mardoir, mercredoir, jeudoir, vendredoir, samedoir, dimanchoir…

Je me demande si on ne pourrait pas, dans un même esprit, imaginer de transformer chacune des pièces de nos maisons en autant de bibliothèque… Vous me direz qu’il n’y a là rien de bien nouveau. Nous avons tous entendu parler un jour ou l’autre de tel universitaire retraité des lettres, tel écrivain excentrique et reclus ou tel Président-Fondateur de l’Oulipo dont la bibliothèque avait littéralement envahi le reste de la demeure. Toute une maison possédée absolument par les livres, leur marée s’étant répandue partout, semblant résultée presque de la reproduction effrénée des ouvrages entre eux.

D’ailleurs, je dis « reproduction » mais je profite de notre présence à la BnF pour vous rappeler que la reproduction de livres est rigoureusement interdite.

Non, ce n’est pas une hypertrophie de cet ordre, certes exceptionnelle mais somme toute classique, dont je veux parler. Ce que j’ai en tête est plutôt le contraire, la partition d’une méta-bibliothèque en fonction des salles qui l’accueilleraient.

On conçoit a priori assez bien ce que peut-être une cuisine-bibliothèque. On visualise tout de suite les livres de recette au voisinage des casseroles. Mais ne pourrait-on ajouter à ceux-là des romans, des recueils de poèmes, de nouvelles, des essais particulièrement « gastronomiques » ? Pour me limiter à l’Oulipo, je citerai D’une théorie culinaire de Noël Arnaud et Cuisine de pays d’Harry Mathews, tous deux fondateurs de l’Oucuipo, je vous le rappelle, mais aussi Le pain perdu et La cuisine en jeux de Jacques Bens, Fromage ou dessert ? de François Caradec, L’amour comme on l’apprend à l’école hôtelière, roman à paraître de Jacques Jouet, Le voleur de nostalgie d’Hervé Le Tellier Quelques recettes d’oulipotage de Jean Lescure ou encore 81 fiches-cuisine à l’usage des débutants de Georges Perec.

Oh, je sais ce que vous allez me dire : pour un roman simplet ou deux malheureuses nouvelles se déroulant dans un boudoir, un corridor, des centaines d’autres font allègrement défiler les paysages. On y passe d’un château l’autre, on y visite toutes les pièces d’un immeuble en utilisant la technique de déplacement du cavalier aux échecs, on y est en permanence sur la route ou pire on ne s’y préoccupe absolument pas des lieux au profit des dialogues ou de la dimension psychologique – pouah ! – des personnages. Est-ce à dire que mon idée est impraticable ?

Certes, vouloir ranger à toute force À la recherche du temps perdu dans une chambre à coucher-bibliothèque sous prétexte que c’est là que le roman commence ou tout Rabelais dans les toilettes-bibliothèque parce qu’on y parle trop souvent de bran serait un peu réducteur. Néanmoins, avec un peu de volonté, on peut très bien élaborer une maison-bibliothèque convenable. La salle de bain-bibliothèque par exemple… On y rangera bien évidemment Moby Dick et 20 000 lieues sous les mers.

Vous me ferez remarquer encore que les livres parlent très souvent de livres… Et bien soit ! Rangeons La Bibliothèque de Babel, Si par une nuit d’hiver un voyageur et Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres dans une bibliothèque-bibliothèque flambant neuve débarassée des ouvrages inadéquats ! Il nous restera toujours la cave pour Carnets du sous-sol, le fumoir pour La conscience de Zeno, le jardin japonais pour les livres de John Cage.

Et puis surtout que nous empêche d’inventer de nouvelles pièces ? Dans Poésie :, la branche 4 du ‘grand incendie de Londres’, Jacques Roubaud évoque Merill Moore rangeant dans un sonnetorium les 100 000 sonnets qu’il avait composés. Et il me revient en mémoire tel personnage d’Hypérion, roman de science-fiction de Dan Simmons, passant, grâce à la téléportation, d’une pièce à l’autre de sa résidence sise sur différentes planètes. L’une de ces pièces est une simple plateforme perdue au milieu d’un immense océan…

Oui, il y a encore beaucoup à faire mais vous voyez que la maison-bibliothèque a de l’avenir. Et après ?… La rue-bibliothèque, la ville-bibliothèque, le pays, le continent, le monde-bibliothèques ?… Je vous laisse les remplir. Mon seul regret étant d’imaginer que quand nous en serons arrivés là, les édifices tels que celui dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui n’auront plus de raison d’être. Et où donc l’Oulipo pourra-t-il bien faire ses lectures ?