Le nombre 4 a quelques vertus, mais pas celle d'être un nombre de Queneau. C'est un problème quand on veut écrire des quenines. Ainsi la quatrine, c'est-à-dire la quenine de 4, présente dans son fonctionnement même deux défauts. Le premier est qu'elle revient à l'ordre des rimes de départ dès la quatrième permutation – une quatrine ne peut donc être composée que de trois strophes, ce que certains pourraient trouver incohérent de la part d'une forme qui se base sur le 4. Le deuxième de ses défauts, plus grave sans doute, est que selon la permutation propre aux quenines, la troisième rime ne bouge jamais. La structure d'une quatrine est ainsi la suivante : ABCD DACB BDCA.
Je dois dire que ces deux défauts m'ont toujours fait regarder la quatrine avec beaucoup de tendresse. Je ne suis bien sûr pas le seul puisque c'est une forme qui a été fréquentée par Jacques Roubaud, Michèle Audin, Harry Mathews, Paul Fournel (les archives oulipiennes notent de sa part une mystérieuse «Quatherine merdique» dont il m'a dit n'avoir aucun souvenir)...
Pour la première de ses imperfections, elle oblige donc à un poème relativement court, synthétique, ce qui l'oblige à une certaine efficacité. Reste la seconde. Le problème de la troisième rime a connu des solutions intéressantes. Par exemple, Michèle Audin, explique-t-elle, a écrit une quatrine «à propos du quatrième arrondissement de Paris. Le troisième vers de chaque strophe parlait d’un lieu qu’aimait» une certaine Catherine, et Robert Rapilly propose de laisser ce troisième vers à la citation d'un auteur classique. J'ai considéré pour ma part que le troisième mot-rime pouvait devenir, par son immobilité, le pilier du poème, le centre du cercle autour duquel les trois autres mots-rimes tournaient. Appliquée à un poème géographique, cette proposition donne ce qu'on pourrait appeler une quatrine de situation.
Quatrine de situation, définition : le troisième mot-rime d'une quatrine nomme l'endroit d'où est composé le poème. Les trois autres rimes sont choisis parmi les éléments (objets, actions, personnes) qui nous entourent au moment de la composition, dans l'ordre où ils nous apparaissent.
J'ai testé cette forme au Japon, en 2023. Alors que je résidais dans le quartier d'Akabane, à Tokyo, j'ai relevé les trois premiers animaux, réels ou en représentation, que je croisai sur ma route : ce fut un corbeau, un poisson et un renard.
Il sonne comme un bonjour, ce cri du corbeau
entendu quand nous sortons à la pêche aux poissons
(fourrés au haricot) devant Akabane
station avant d'aller au temple saluer les renards.
Comme nous ils vont par deux ici les renards
comme nous ils ont grand faim ici les corbeaux
animaux symboliques peuplant Akabane
et les gaufres d'ici ont une forme de poisson.
Nous avons avalé sous un arbre nos poissons
offerts – augure des dieux renards
qui nous accompagnent en ce voyage d'Akabane –
et oui, konichiwa, cher monsieur du corbeau.
J'en ai écrit quelques autres, par exemple celle-ci, à partir de l'expérience des trajets à Tokyo :
Il y aurait des milliers de poèmes à écrire
dans les milliers de trains
de Tokyo
et des milliers d’histoires à écouter.
Chaque gare a sa musique qu’il faudrait écouter,
chaque personne le roman de sa vie qu’il faudrait écrire
ici à Tokyo
où pour aller bosser les gens font plus d’une heure de train.
Il y aurait sur le silence impressionnant de ces trains
où tout le monde les yeux fermés semble écouter
le tam-tam de sa ligne sur les rails de Tokyo
il y aurait un opéra de métro à écrire.
En continuant à explorer cette forme, je me suis proposé d'y ajouter une autre contrainte, celle du pantoum. Le mélange de la quenine avec le pantoum est une idée de Ian Monk. Pour ses quenoums (BO n°127), il reprend deux vers d'une strophe à l'autre dans un poème qui obéit à la permutation queninienne.
Pour le quatroum, c'est-à-dire l'association de la quatrine avec le pantoum, j'ai fait autrement : je coupe le vers en deux.
Quatroum, définition : la première partie du vers, jusqu'au mot-rime, obéit aux règles du pantoum (les deuxième et quatrième vers d'une strophe deviennent les premier et troisième de la strophe suivante, le dernier vers répète le premier vers). Le mot-rime, lui, obéit de son côté à celle de la quatrine de situation. Voici un schéma :
Début de vers A / mot-rime A
Début de vers B / mot-rime B
Début de vers C / mot-rime C
Début de vers D / mot-rime D
Début de vers B / mot-rime D
Début de vers E / mot-rime A
Début de vers D / mot-rime C
Début de vers F / mot-rime B
Début de vers E / mot-rime B
Début de vers G / mot-rime D
Début de vers F / mot-rime C
Retour du premier vers
J'ai notamment testé cette forme lors d'un autre séjour à l'étranger, cette fois à Rome.
Moi si je suis croyant c'est devant la nature
à l'origine de tout il y a beaucoup d'eau
et un peu de soleil comme aujourd'hui à Rome
voici les palmiers qui poussent comme par magie.
A l'origine de tout il y a beaucoup de magie
à partir de l'infini système de la nature
voici les palmiers qui poussent comme à Rome
les fontaines se mettent à gicler leur eau.
A partir de l'infini système de l'eau
les augures avaient le goût de la magie
les fontaines se mettent à gicler dans Rome
moi si je suis croyant c'est devant la nature.
Et j'ai vite proposé à Samuel Deshayes de la tester avec moi. Nous en avons composé plusieurs, par exemple à Lille en décembre 2024, au lendemain de la mort de Jacques Roubaud.
La roue pas de fortune encombre la grand-place
le grand saint Nicolas est fourré de biscuit
soleil de fin d’automne sur la ville de Lille
Grand-Jacques est mort hier – un grand café – merci.
Le grand saint Nicolas est fourré de merci
la déesse est sans eau, nous on fait du surplace
Grand-Jacques est mort hier – un grand café à Lille
les immeubles peints en jaune ont un air de biscuit.
La déesse est sans eau – nous on fait notre biscuit
du spectacle joué sous nos yeux – grand merci
les immeubles peints en jaune ont un air de Vieux-Lille
la roue pas de fortune encombre la grand-place.
Un dernier, où le troisième vers ne désigne pas le lieu où nous avons écrit, mais la saison – ce qui est une autre situation.
Pour nous réchauffer que faire sinon danser
et pour picoler que boire sinon la bière
le printemps est moins mauvais que l'hiver
l'automne est plus buvable que l'été.
Et pour picoler que boire sinon l'été
il n'y a rien d'autre que danser
l'automne est plus buvable que l'hiver
bientôt la mort bientôt la bière.
Il n'y a rien d'autre que la bière
on ne peut être et avoir été
bientôt la mort bientôt l'hiver
pour nous réchauffer que faire sinon danser.
Contraintes suivies:
- Avec : Guillaume Marie