© oulipo / édité par G. Jan & C. Heudiard Oulipo

 
 

OUVROIR DE LITTERATURE POTENTIELLE
Département des Investigations
 
Réponse au questionnaire de l’O. P. P. F. L. L.
 
1° - Oui.
 
2° - Parce que je suppose que tout le monde se l’est posée, cette question, un jour ou l’autre.
 
3° - Tout renouvellement est toujours possible.
 
4° - Tous mes travaux, depuis dix ans, sont imprégnés, avec plus ou moins de succès, de préoccupations OuLiPiennes.
 
5° - Oui, mais encore vagues, et peut-être inintéressantes.
 
6° - Non.
 
7° - Non.
 
8° - Je crois qu’on le devrait, mais je ne sais si on le pourrait.
 
9° - Cette question ne me concerne, hélas, pas.
 
10° - J’en ai plusieurs, de remarques, à faire, qui feront l’objet d’une note annexe.
 (Cf . la dite note, donc.)

note : Voici la note annexe.

Je me demande si la mise en cause de l’existence de l’OuLiPo n’est pas due à cette raison grave, que notre Ouvroir aurait trahi sa mission. Nous avons assez longtemps pris (et donné) la Pléiade par exemple, pour nous référer à son expérience dans les moments difficiles. La pléiade doit sa renommée (justifiée), non pas aux exercices mondains de quelques beaux esprits, mais à l’influence considérable que ces beaux esprits et ses exercices ont eu sur toute une partie de la littérature françoise. Cette influence n’est pas venue par hasard. Elle est née du souci qu’ont eu les Pléiadeux eux-mêmes de prêcher l’exemple  : ils ont bâti des œuvres, bonnes ou mauvaises, peu importe  ; ils ont fait la preuve que de nouvelles œuvres pouvaient naître de nouvelles préoccupations.
L’OuLipo ne s’est sans doute pas suffisamment préoccupé de la naissance d’œuvres nouvelles. Or, certains de ses membres étaient excités par ce problème. Un clivage était fatal. Il eut lieu. Non  ?
Je ne crois pas qu’une solution puisse être trouvée dans un recrutement plus large, au contraire. Au contraire, certes, car nous avons déjà un peu de mal à nous compter sur nos doigts. Au contraire, car je souhaiterais plutôt un resserrement des rapports entre les membres actuels.
Il m’est apparu assez vite (disons depuis cinq ou six ans) que les réunions de l’OuLiPo n’étaient plus adaptées à ces préoccupations nouvelles. Il est évident qu’un repas, ou qu’un goûter – bref  : une réunion de deux heures, peut permettre tout au plus d’échanger les bouts-rimés et les cadavres exquis de nos débuts. Or, il fallait aller au-delà. Et, justement, nous avons eu deux ou trois occasions semblables  : les réunions « séculaires », ou quelques réunions « de fractions » (non intentionnelles  !), où bien des choses, et bien enrichissantes, furent échangées.
La disparition des C. R. a, naturellement, précipité les choses. Car ces bulletins assuraient une certaine continuité, obligeaient plus ou moins les uns et les autres à réfléchir à ce que l’on avait dit, à ce qu’on allait dire. C’était mieux que rien.
Des solutions, je n’en vois guère, à dire vrai. Ou plutôt, j’en vois une, mais qui voudra l’adopter  ?
 
                                                                                 (Tournez, pour la connaître) 

 
note : fin de la première page du document original.
  
         
Il me paraît indispensable d’organiser, chaque année, un séminaire de deux jours, et deux fois par an si possible. Deux jours, parce qu’une journée, si l’on tient compte de ceux qui arrivent en retard, des problèmes de l’apéritif et des nouvelles que l’on échange (la santé, les enfants, le travail), une journée se termine juste au moment où ça allait devenir intéressant.
            Les réunions mensuelles, quel que puisse être leur intérêt (et dieu sait si j’y puiserais du courage, si j’habitais encore Paris  !), ne peuvent plus dépasser le stade de l’échange amical, de la chaleur des retrouvailles. Si l’on veut travailler, il faut en prendre le temps.
            Si l’on me dit que, des réunions annuelles (ou bisannuelles), c’est très compliqué, que l’on n’a pas le temps, que l’on doit faire ceci, ou voir cela, et ainsi de suite, cela signifiera tout simplement que l’OuLiPo a vécu. Car il est puéril de s’imaginer que l’on va tirer profit de l’OuLiPo (ou de tout autre chose) sans rien lui donner en échange.

 C’est dans cette perspective que peut se situer un renouvellement de l’OuLiPo, et dans cette perspective seulement. Car on n’obtient de nouveaux travaux que si l’on modifie les conditions de travail. Il m’est arrivé d’avoir des idées à proposer, des suggestions à faire. Mais il était impossible, et quasiment absurde, d’en discuter en dix minutes, entre la poire, le fromage et le téléphone. Je ne suis pas le seul dans ce cas  : toutes les suggestions de Braffort se sont heurtées à ces murs-là.

            Je crois, très profondément, que tant que nous serons enfermés dans des obligations de ce genre, tout ce que nous dirons pour changer l’OuLiPo sera complètement inutile.
            Le drame, c’est que l’on vient à l’OuLiPo, aujourd’hui, comme dans un cocktail  : on passe, à n’importe quelle heure, on serre des mains, on boit un verre, on fait deux jeux de mots, on regarde sa montre, on s’excuse, on s’en va. Et c’est pareil le mois d’après.
            Si l’on veut faire un effort, c’est là qu’il doit porter. Si l’on ne veut pas faire d’effort, adieu Berthe  !
            Sur cette remarque mélancolique et boulevardière, je vous espère plongés dans le doute et la perplexité. C’est la moindre des choses.
 
 
                                                                                                          Jacques Bens