Deux coups de burin (le texte) Michèle Audin

Voici le texte qu’accompagne, dans le livre « Sur les traces de Champlain » (éditions Prise de parole, 2015), l’image mise en ligne sous le titre Deux coups de burin, et que je reproduis ici. La carte que le graveur dessine est une carte de Champlain, que l’on trouve sur Gallica, ici. Les termes en rouge viennent de cette carte.

Les auteurs de la carte

Lorsque le graveur se met au travail, le cadre de la carte, constitué d’échelles noires et blanches graduées, est déjà prêt. C’est à 53 degrés, au nortouest, c’est-à-dire à droite, que le graveur pose son burin. Au-dessus, c’est la « Mer du nort glacialle », dont le nom sera gravé en belles capitales. Une bande de mer grisée, hachurée, courra le long de la côte. C’est un aide du graveur qui sera chargé des hachures.

Pour animer l’espace blanc de la mer glaciale, le graveur dessinera une baleine qui souffle, grisée elle aussi. Le graveur n’a jamais vu de baleine. Sur les terres, il placera des montagnes, des arbres, des forêts même. Il n’a jamais vu de montagne non plus. Il n’a jamais quitté Paris. Sur la carte, le territoire ne sera pas vide. Il faut prouver que la nouvelle France n’est pas une terra incognita. Faire figurer des animaux sur les cartes est une tradition. Celle-ci représente le pays des fourrures. Pour le graveur, les fourrures, ce sont le feutre de castor de son chapeau, le manchon, les écharpes de son épouse. Pourtant, le graveur est capable de dessiner des animaux vivants. Un renard, une martre d’Amérique  ? La martre zibeline, allez c’est plus joli, se dit le graveur. La carte doit être jolie. Elle ira orner les bibliothèques, les salons peut-être d’amoureux de cartes et d’estampes, de plus en plus nombreux.

Ce que le graveur reproduit, fixe, n’est pas la réalité. Pas seulement parce qu’il n’a jamais vu les animaux qu’il représentera. Le Sieur de Champlain, capitaine pour le Roy en la marine, ne s’est jamais rendu dans ces régions du nord. Le graveur le sait. Cette partie de la carte a été dessinée par ouï-dire. L’explorateur a écouté les renseignements donnés par les voix des coureurs de bois, des hommes de la forêt. On lui a parfois menti. Il s’en est parfois aperçu. Il a aussi utilisé d’autres cartes, dessinées par d’autres, on ne sait comment.

À la suite de l’explorateur, le graveur visite à son tour le pays. Il suit la ligne du littoral sans lever le burin. Il remonte les rives droites et descend les rives gauches de fleuves impassibles. La présence de ces cours d’eau sur la carte semble plus décorative, plus vraisemblable, que véridique.

Le burin remonte vers le nord. Un de ses informateurs a dit à Champlain que des Anglais ont navigué jusque là, à la recherche d’un passage vers la Chine et les Indes orientales. Le graveur le sait. S’il y a un passage pour la Chine aussi septentrional, ce sont les Anglais qui le trouveront, le graveur le sait aussi. La côte descend et le burin dessine une grande baie. Le graveur s’attarde avec plaisir sur les délicates circonvolutions du rivage. Les îles seront dessinées plus tard. Le burin se dirige à nouveau vers le nord. Il y aura la place d’ajouter un poisson à la nageoire dorsale épineuse qu’imaginera le graveur, et un navire à deux-mats, qu’il laissera à son aide. La reproduction sera trop petite pour que l’on reconnaisse s’il navigue sous pavillon français ou anglais. Un nom de lieu, C. Harles, est indiqué sur le manuscrit. C’est le premier le long de cette côte. L’emplacement exact de ce point, sur le littoral, ou sur une des îles, n’est pas clair pour le graveur. La même ambiguïté figurera sur la carte. Le burin remonte, jusqu’au soixante-troisième parallèle à nouveau. L’aide du graveur placera là un autre navire. Heureusement, les terres ne montent pas plus au nord. Le pays occupera agréablement le rectangle de cuivre.

Passées les élégantes circonvolutions de la côte, la grande île rectangulaire, les embouchures des fleuves descendant de lacs inconnus, le graveur atteint maintenant le détroit. Cette fois les noms sont franchement anglais. Le burin suit la côte et le graveur calcule. Il restera de la place pour un autre bateau entre cette côte et celle plus septentrionale, tout en haut de la carte qu’il dessinera plus tard. Ce cap a la forme d’un pin. Le graveur dessinera donc des conifères dans cette partie de la carte. La carte manuscrite ici devient plus précise, pour la côte des terres de la Brador. L’envie prend au graveur de faire voler un poisson vers la Greenlandia.

Brest, face à Belle-Isle, est le nom du point le plus à gauche de ce tracé. Le burin revient maintenant vers la droite et le graveur s’applique à reproduire exactement les découpures de la Grande baye. Ici il inscrira que Champlain a vu des Esquimaux.

Le travail du graveur consiste aussi à assembler diverses cartes manuscrites partielles. À recoller de petits morceaux, des cartes locales. Les anses et les baies, les caps, les criques, les détroits, les embouchures, les golfes et les havres. Lorsqu’il rencontre un estuaire, le burin suit la rivière et chacun de ses affluents vers l’amont, dessine les sources et les lacs, puis les avals, jusqu’à l’estuaire, en face, de l’autre côté, le littoral à nouveau, puis Chisdec, la Baye des rochers. Que sont ces rochers, se demande le graveur  ? Des brisants, des écueils, des bancs de sable  ?

L’épouse du graveur est entrée dans l’atelier. Elle regarde les manuscrits et la plaque de cuivre. Elle dit que l’explorateur ne connaît pas les mathématiques, la géométrie et la mesure des triangles. Que les cartographes savent que le triangle nautique est source d’erreurs. Que Champlain a expliqué le moyen de prendre la ligne méridienne, mais qu’il n’en sait pas beaucoup plus. Que ses cartes sont forcément fausses. Que la Terre est ronde et le papier plat, et donc que recoller des petits morceaux de cartes exactes peut ne pas fournir une grande carte exacte. Que sa carte n’est peut-être pas bonne pour la navigation.

Le graveur dit que Champlain est curieux des hommes, des plantes, des animaux, des paysages qu’il a rencontrés. Qu’il ne s’agit pas d’une carte maritime mais d’une carte de géographie. Le long du tracé du burin, les habitations des hommes de la forêt figureront sur la carte. La progression du tracé le long du fleuve est ralentie par les rivières qui s’y jettent. Le burin suit la branche de gauche, rencontre un confluent, suit toujours la branche de gauche, la source, redescend jusqu’au confluent, remonte, redescend, parvient à la baye des ballaines. Le graveur rêve aux baleines que les navigateurs ont vues, aux joyeux bélugas à tête ronde qu’il n’aura pas la place de dessiner dans le port de Tadoussac. C’est à ce point de la rive pourtant qu’il plantera son premier drapeau. Le burin explore la rivière du Saguenay. Sur la carte, presque aucune rivière ne sera nommée. Il y aura des habitations des Montagnairs, encore des lacs et des confluents. À Québec, le graveur plantera deux drapeaux. Confirmer la présence française, alors que les Anglais se sont emparés de Québec, c’est une des raisons pour lesquelles le graveur travaille à cette carte aujourd’hui. Après avoir douce-taillé les parcours des Trois rivières, et même davantage, le graveur à affaire, le long de la petite nation des Algonquains, à différents saults. Le Grand Explorateur n’a pas été plus précis pour les saults que pour les rochers. Il est difficile de deviner s’il s’agit de simples rapides ou de véritables chutes. Le graveur indiquera simplement sault. Le burin n’a pas besoin de portage pour remonter le fleuve. Il suit son chemin plat le long du rivage. Le graveur n’oubliera pas de placer là un rond tout à fait clos finissant par du trait formant croix, représentant une église. Suivre la rivière entraîne le burin loin vers l’ouest, puis le ramène vers la gauche, à travers la grande étendue cuivrée. Il y aura de la forêt sur la carte. Le burin revient presque en arrière. Lieu où il y a forse cerfs, dit le manuscrit. Le graveur se réjouit. Il placera là un cerf. Le dessin des bois ne sera pas assez précis pour que l’on reconnaisse le genre exact du cervidé, cerf, orignal ou caribou. Rien ne permettra non plus de savoir ce que l’animal a pensé de ces hommes à la senteur différente qu’il rencontrait, puisqu’il n’y aura pas d’être humain sur la carte. Le burin a terminé de remonter et de descendre la rivière aux cerfs et longe la côte nord du lac Saint-Louis. Hurons, dit le manuscrit.

Debout derrière l’artisan, la femme regarde le trait continu. Puis la carte manuscrite. Hurons, dit la femme. Elle suggère au graveur d’ajouter aussi le mot puces. Ensemble, ils ont lu, dans les récits de voyages du Grand Explorateur, qu’il y avait là forse puces et qu’il a préféré passer la nuit avec elles qu’avec une jeune femme, une gaie Huronne qui lui proposait de rire avec elle. Le graveur rit avec son épouse et dit qu’il dessinera une biche.

C’est une bande de terre assez étroite, sur laquelle sera portée l’inscription cheveux relevés - gens de pétun, que dessine l’instrument. Le graveur l’emplira de petits parallélogrammes représentant des terres labourées, d’habitations surmontées de panaches de fumée. Le burin revient vers la gauche pour la rive escarpée au sud de la Mer douce. Le Sieur de Champlain cherchait depuis toujours une mer, il a trouvé un lac. Il avait promis au roi de trouver ce passage vers la Chine.

Voilà ce qu’on appelle vendre la peau de l’ours, dit la femme. C’est d’ailleurs ce qu’il faisait, vendre des peaux.

La déception du Grand Explorateur a été immense. Les riches marchandises n’arriveront pas à Québec à pied par les Indes orientales. Le lac a été nommé Mer douce et c’est ce nom que le graveur portera sur la carte, avec celui du découvreur et les dates de sa découverte, 1614, 1615 et 1618. Le burin dessine le tour du lac, il y a des chasses de caribous, des champs cultivés, un lieu où les sauvages sèchent framboises et blues tous les ans. Le Grand Explorateur a pêché ici une truite de six pieds de long mais ne l’a pas indiqué sur son manuscrit, alors ce lieu n’apparaîtra pas sur la carte.

L’épouse du graveur demande si les sauvages dessinent des cartes sur lesquelles ils indiquent qu’ils ont découvert des populations barbues qui vivent en tribus nomades et ne comportent pas de femmes. Le graveur suit encore un cours d’eau, en arrondit la courbe pour dessiner une rive du lac des Biserenis, remonte presque jusqu’à la mer du Nort qu’il a dessinée depuis plusieurs heures et redescend, un autre fleuve jusqu’aux terres de la nation des Puans, le long d’encore un lac. Le graveur remarque avec satisfaction qu’une île de ce lac contient une mine de cuivre. Il trace la rive nord d’un grand lac et se cogne au bord droit de sa plaque de cuivre, par 47 degrés de latitude nord.

Ici le graveur n’a pas le choix. Il doit lever son burin. Il prend donc un moment de repos, au cours duquel lui et son épouse se livrent à de ces activités de l’espèce humaine dont il est difficile de faire un roman, parler, manger, boire, aimer, rire, lire, rêver peut-être.

Pendant ce temps, sur la plaque de cuivre, la ligne élégante dessine un tracé étrange, le grand nord, la rive gauche du Saint-Laurent et ses affluents.

Le burin reprend sa course au quarante-cinquième degré de latitude et s’attaque maintenant à la rive droite. Il dessine successivement la rive sud du grand lac, des rapides, un peu de la mer douce, le long de laquelle le graveur plantera un village avec son église, et la rive droite du fleuve Saint-Laurens, où le manuscrit commande d’écrire la Nation neutre. Le graveur sourit en retrouvant, au-delà du lac Saint-Louis, de l’autre côté ce qu’il imagine comme des gouffres cataractant sur le fleuve, le lieu où sa biche ira boire. Une rivière oblige le burin à descendre vers le sud-ouest pour dessiner le contour compliqué du lac d’où elle s’écoule. Lac de Champlain, faudra-t-il écrire, comme si de rien n’était, car le Grand Explorateur a donné son nom à ce lac. Pour aussitôt en faire un champ de bataille. La bataille ne sera pas mentionnée sur la carte. Le graveur avance son burin pendant qu’il se fait ces réflexions, passe en face des Trois rivières, puis de Québec. En face de Tadoussac, il écrira le nom de Le Bic, à l’emplacement exact où il aurait aimer placer un béluga blanc. Ce maudit Bic, et pas de baleine blanche. Dans cette partie de la carte, sur la rive droite du Saint-Laurens, on écrira Nouvelle France. On l’écrira aussi, lorsque l’on gravera les textes, en grandes lettres capitales, sur toute la largeur de la carte, jusqu’à la rive gauche, au niveau du cinquantième parallèle. Ceci est la nouvelle France.

Le graveur a atteint, sur la rive droite, le cap des Rosiers, il passe un lieu nommé Gaspay. Le graveur le sait, c’est la partie du pays que le cartographe Champlain connaît le mieux. Ici il a mesuré des distances à l’estime, à partir de la vitesse du navire. Il s’est approché, en chaloupe. Il a pris des relevés avec son astrolabe. Il a dessiné des dizaines de cartes des ports, des îles.

La femme du graveur dit que, comme le dessin de la carte, la reconnaissance sur le terrain ne peut pas être le fait d’un homme seul. Qu’il y a des rameurs sur les chaloupes et même sur les canots d’écorce, qu’il y a des porteurs et des domestiques, sans parler des charpentiers, qui ont construit les maisons dans lesquels l’explorateur a dormi. Elle s’assied près de son mari et ouvre un livre.

Le burin ne peut représenter les ressacs et les courants, la houle à l’assaut des récifs, les clapotements furieux des marées. Le graveur en est un peu frustré. Il n’a jamais vu la mer mais l’a beaucoup représentée. Il dessine les sinuosités de la côte, ses angles abrupts, c’est tout ce qu’il peut faire. Il se réjouit de la longue liste de noms de lieux qu’il lui faudra inscrire au bord de ce qui est maintenant l’océan, un peu comme sur un portulan. Chacun de ces noms est empli de significations, l’Isle verte, le Cap nègre, le Cap de sable, la Baie blanche, le Cap blan, évoquent l’aspect sous lequel ils sont apparus aux voyageurs, de même le Cap fourchu, l’Isle longue, l’Isle haute. D’autres racontent des histoires, sait le graveur. Port au Mouton, un mouton est tombé du bateau, mais les marins l’ont repêché et ils l’ont mangé. D’autres sont comme un inventaire de la faune du pays. L’Isle aux loups marins, celle aux tangueux, celle aux corneilles, la rivière aux trettes, ces animaux y étaient nombreux sans doute. Le graveur décide de placer l’image d’un loup marin sur la mer à proximité de son île. Il s’inquiète de ce qui a pu provoquer le nom du ban des orphelins. L’Isle de Bonne Aventure lui sourit. Le port de Sainte-Hélaine l’étonne. Le graveur sait que l’épouse du Sieur de Champlain se nomme Hélène. Il sait aussi, c’est de notoriété publique, que ces deux-là ne sont pas heureux ensemble. Le graveur sourit à son épouse.

Le trait de burin rive droite va s’achever dans le quart inférieur gauche de la plaque. Même en ajoutant les grandes îles et les bancs de morues, il va rester un bel espace de mer à l’est et au sud. Le graveur y placera quelques bateaux que dessinera son aide et quelques monstres marins qu’il se réserve. Il n’a pas connaissance des monstres des légendes locales, ni de ceux du lac ni de ceux du fleuve, alors il inventera les siens, des sortes de poissons nageant à la surface de l’eau, sur des vagues stylisées, comme sur les estampes chinoises. Il ajoutera une amphore tombée à l’eau et flottant sur l’océan. Il y mettra une échelle et un compas à pointes sèches, surmontant l’inscription « faicte l’an 1632 par le Sieur de Champlain ». Cela sera sobre, sans ajout de rubans entrelacés. Il faudra aussi placer les deux roses des vents, chacune de trente-deux vents, chacune surmontée d’une fleur de lys, à la hauteur du quarante-deuxième parallèle, et les vents issus de ces roses et irradiant la carte. L’une sera un simple disque gradué. L’autre, plus au centre de la carte et plus près des côtes, aura la belle forme géométrique d’un soleil stylisé. Le graveur laissera à son aide le soin d’exécuter l’écusson aux trois fleurs de lys et la croix de Malte sous la couronne royale, qui occupera une place centrale sur la carte. C’est une image complètement symétrique, du travail pour débutant.

Il n’y aura pas de portrait, ni de Champlain, ni du roi. Il y aura juste la place, encore plus à gauche, sur la terre ferme, d’écrire dans un cartouche, tout ce que l’auteur de la carte a demandé que l’on y mît. Carte de la nouvelle France, augmentée depuis la dernière, faicte en son vray Méridien par le Sr de Champlain, Capitaine pour le Roy en la Marine, lequel depuis l’an 1603 jusques en l’année 1629, a descouvert plusieurs costes, terres, lacs, rivières et Nations de sauvages par cy devant incognuës, comme il se voit en ses relations quil a fait imprimer en 1632. ou il se voit cette marque ce sont habitations qu’ont faict les françois.

La femme compte sur ses doigts et dit que le nom de Champlain sera cinq fois sur la carte. Il a découvert la mer douce, un lac et une rivière portent son nom, il signe la carte sous l’échelle et dans le cartouche. Elle demande où seront les noms du graveur et de son aide. Ils ne seront pas davantage sur la carte que les noms des marins, domestiques et aides de Champlain ne sont dans ses récits de voyage.

*

Sur la plaque de cuivre, le dessin de la carte est terminé. Le nord est en haut, l’est à gauche. La carte imprimée contribuera à la gloire de Champlain. Elle comporte des arbres, feuillus et conifères, des archipels, les armes du roi de France, des baleines, des bancs de morues, une biche et un cerf, des caps, un compas, des croix, des drapeaux, une échelle, des églises, des forêts de formes géométriques, des îles, des lacs, des maisons avec leurs cheminées, des monstres, des montagnes, des navires, des poissons, un renard, des rivières, des vents, une zibeline, mais pas un seul être humain. Pourtant…

Dans la rose des vents soleil, un visage serein sourit.