I

Mémoire 1. … discerner, à travers murailles et tours promises à tomber en ruines, le filigrane d’un dessin suffisamment fin pour échapper à la morsure des termites…

Mémoire 2. … toutes ces beautés, le voyageur les connaît déjà pour les avoir vues aussi dans d’autres villes…

Échanges 1. Sempre caro mi fu quest’ermo colle, ainsi commence le poème L’infinito, de Giacomo Leopardi, dont je découvris quelques-unes des subtilités au cours de ce colloque.

Mémoire 3. Souvent Venise. C’était je crois la septième fois que j’allais dans cette ville. La mémoire se plaît à l’errance – mémoire, errance, deux signes de Venise.

Échanges 2. Comment passer d’ailleurs à Venise  ? La gare Santa Lucia m’est un meilleur choix que l’aéroport.

Nom 1. Mais l’aéroport porte le nom de Marco Polo, le héros d’un livre d’Italo Calvino.

II

Mémoire 4. Je me souviens d’avoir un jour rencontré l’écrivaine anglaise A. S. Byatt et qu’elle se plaignait d’avoir mal au genou – elle ne se plaignait pas parce qu’elle avait mal mais, me dit-elle, parce que « on ne peut rien écrire d’intéressant sur le mal au genou ». Venise est dure aux genoux mais on peut y écrire, en écrire.

Échanges 3. Au cours du colloque, un historien vénitien raconta avec beaucoup de verve les voyages des frères Zen en Islande et au Groenland au quatorzième siècle, et ce qui s’en suivit.

Nom 2. Sur la carte dressée selon Nicolo et Antonio Zen figure pour la première fois l’île de Frisland, avec le détail de son contour et les noms de toutes ses villes côtières.

Mort 1. Alors que l’un de leurs descendants, un autre Nicolo Zen, fut un patricien vénitien, membre respecté du Conseil des Dix, le Palazzo Zen est aujourd’hui un bâtiment très décrépit de Canareggio.

III

Échanges 4. Grâce à un livre sur la mathématicienne Sofia Kovalevskaya, je pus citer à la fois A. S. Byatt (mais pas ses genoux) et Italo Calvino dans un des exposés que je donnai.

Nom 3. Je connais d’autres noms d’embarcations que celui de gondoles (gondolino, caorlina, mascareta…) mais je ne les révèle point. Parce que ce serait gaspiller mon souffle, parce que certaines choses n’intéressent plus personne.

Mort 2. Les murs de briques sont recouverts de crépi et de peinture, la peinture est écaillée, le crépi corrodé, les briques écornées…

Regard 1. Sur un de ces murs lépreux, entre les câbles électriques entremêlés et poussiéreux, une plaque de rue pimpante, Calle de mezo de la vida, que je photographie – je sais qu’elle plaira à Jacques Jouet.

IV

Nom 4. Des plaques portant des noms de Venise surgit celui de John Ruskin, sur un hôtel des Zattere, où il séjourna en 1877.

Mort 3. Mais où il ne mourut pas.

Regard 2. C’est de Ruskin que j’ai appris à regarder, par exemple le Noé du pilier de la vigne, au coin sud-est du Palais des Doges, même s’il faut se faire une place entre les téléphones et tablettes qui photographient le Pont des Soupirs (et ne regardent pas).

Signes 1. Au cours du colloque, le signe « aquilone » (cerf-volant) est apparu assez souvent, mais surtout dans un exposé donné par un ébéniste qui avait fabriqué un émouvant morceau de parquet en marqueterie utilisant ce signe.

V

Mort 4. E il naufragar m’è dolce in questo mare – ainsi se finit l’Infinito.

Regard 3. Au-dessus de cette mer-ci, celle des canaux et rios, se pressent plus de cinq cents ponts.

Signes 2. Les signes gothiques ou pas, les arcs multilobés des ornements et des fenêtres, même sur les Palazzi les plus abîmés.

Désir 1. Assise sur un campo, devant un apéritif amer et coloré, les yeux levés vers les courbes délicates et endommagées.

VI

Regard 4. Observer les changeants reflets des arcs incurvés décomposés par les vaguelettes sur l’eau des rios.

Signes 3. Les fers des gondoles, autre signe Venise, dessin léger mais lourde pièce métallique destinée à équilibrer l’avant du bateau.

Désir 2. Dimanche après-midi, soleil, banc sur le campo San Polo, désir de la lumière, ce matin sur le Bacino de San Marco – lumière là de questo mare – lumière ici de ces murs pouilleux.

Signes 4. Repasser, repenser, tous les ponts passés, cinquante-trois aujourd’hui, qui se mêlent en un signe « pont vénitien ».

Désir 3. Les ponts arqués par-dessus les canaux, les palais princiers dont les seuils de marbre baignent dans l’eau, les va-et-vient des bateaux légers qui voltigent en zigzags sous la poussée de longues rames, les chalands qui déchargent les corbeilles de légumes sur les places des marchés, les terrasses, les coupoles, les campaniles, les jardins dans les îles qui verdoient sur le gris de la lagune.

Désir 4. L’ailleurs est un miroir en négatif. Le voyageur y reconnaît le peu qui lui appartient, et découvre tout ce qu’il n’a pas eu, et n’aura pas.

écrit le 30 mars 2014

toutes les photographies
sont de l’auteur,

l’ordre dans lequel ces notes
apparaissent est inspiré
de l’ordre des chapitres
dans Les Villes invisibles
d’Italo Calvino,
livre dont elles contiennt
des citations,
de même qu’elles contiennent
des citations
de Fruttero et Lucentini
dans L’Amant sans domicile fixe,
et du poème L’Infinito,
de Giacomo Leopardi
(texte ci-dessous)