En juin 2010, je suis allée à Lisbonne. J’y vais souvent, j’y étais allée souvent, j’y suis retournée souvent depuis, j’y suis aujourd’hui. J’y ai des lieux et des rites. Un de ces lieux est un escalier, as escadinhas de São Crispim, qui m’est un lieu commun avec le héros de l’Histoire du siège de Lisbonne, de José Saramago. Dans ce livre, j’ai appris beaucoup, en particulier sur les relations entre histoire et littérature (mais aussi qu’il suffit parfois de dire « non » pour que la vie change).

Aujourd’hui, au départ de ces escadinhas, il y a une grande banderole qui annonce (je traduis) « trois appartements de luxe avec parking ». C’est ce qui m’a fait repenser à une sextine que j’avais écrite en lisant les journaux, le lendemain de la mort de José Saramago, dans l’avion pour Lisbonne. Elle est cachée au fond d’un fascicule de la Bibliothèque oulipienne intitulé Sextines, encore La voici. Les images font partie du texte et en sont donc contemporaines.

Je me souviens, ce jour-là, coupe du monde de football, exécution d’encore un condamné à mort aux États-Unis, occupation de la place de la Bastille par les sans-papiers, et puis la visite que j’avais faite à un survivant d’Auschwitz. Sans parler de la mort d’un tortionnaire français.
 
Lisbonne le 12 décembre 2014
(la photo de couverture est du même jour)






Le jour où José Saramago est mort à Lanzarote, un vendredi, je suis à Paris ;



Est-ce le matin de ce jour-là ou peut-être était-ce encore la veille, la nuit encore en tout cas, cinq hommes ont tiré sur un sixième homme, qu’ils avaient attaché sur une chaise, une cible disposée de façon adéquate sur sa poitrine ;
 
Dans un appartement parisien, avec R, j’écoute S lire un livre que lui, R a écrit il y a plus de vingt ans et dans lequel il racontait la mort d’un de ses compagnons, R se souvient, ne se souvient plus ;

À la Bastille, devant l’Opéra, une installation de fortune permet aux travailleurs sans-papiers de regarder les matches de football que la télévision diffuse ;

L’équipe américaine n’est pas parvenue à battre celle de la Slovénie ;

Demain dans l’avion je lirai un journal français

*

Qui consacrera plusieurs pages aux cérémonies, à Londres, de l’anniversaire du 18 juin 1940 ;

O universo não tem notícia da nossa existência, dit-il ;



L’équipe serbe a battu celle de l’Allemagne ;

L’avant-veille de sa mort, Lee Gardner a dégusté le dernier repas dont il avait lui-même choisi le menu, steak, queue de homard, gâteau aux pommes et glace à la vanille ;

Depuis trois semaines, dans leur campement, les travailleurs sans papiers, mangeaient pain-beurre-confiture le matin, sandwiches le midi, mafé et couscous préparés par des femmes le soir ;

R se souvient de discussions sur les repas que l’on ferait, après, il se souvient aussi qu’il voudrait aller dîner à la Tour d’argent

*
  

Oui, R se souvient de J, mais est-il encore vivant, demande-t-il, non répond S, il est mort, il est mort à Ganacker et tu as raconté sa mort ;

Un entrefilet raconte l’histoire d’un conducteur de tram, rattrapant à l’issue d’une course à vélo son engin parti sans lui, réussissant à l’arrêter avant d’être victime d’une crise cardiaque ;

Presque tous les cafés de la place de la Bastille acceptaient que les travailleurs sans papiers utilisent leurs toilettes ;

Morrer é… simplesmente natural, dit-il aussi, et en haut des escadinhas de São Crespim, la boutique de souvenirs, sous les panneaux des miracles de Saint-Antoine, est à vendre, c’est l’Histoire du siège de Lisbonne à la main que j’ai découvert ce quartier ;



C’est le Seven Up que Lee Gardner a choisi pour arroser son repas, cette histoire se passe en Amérique ;

Quatre joueurs de l’équipe de Corée du Nord semblent s’être volatilisés

*

C’est seulement lundi prochain que l’équipe portugaise devra jouer pour la première fois, et ce sera contre la Corée du Nord ;

R se souvient, il prononce en allemand un très grand nombre, il fait assez doux, il porte une chemise à manches courtes ;

Son agonie a duré vingt-cinq ans mais on pense que Lee Gardner a fini par mourir instantanément ;

Tout un cahier du journal français est consacré à la coupe du monde de football ;

Dans la presse portugaise, la photographie de la machine à écrire qui a tapé l’Année de la mort de Ricardo Reis, et ao alto de Santa Catarina désert, l’Adamastor de pierre continue à pousser son hurlement de pierre, c’est ce livre-là à la main que j’ai découvert le Bairro Alto ;



Les travailleurs sans papiers entretenaient des relations amicales avec les passants et avec le public de l’Opéra, dont les membres les assuraient souvent de leur solidarité ou en tout cas de leur soutien

*

On vit ici, on bosse ici, on reste ici, clamaient banderoles et tee-shirts ;

Le soir du jour où José Saramago est mort, l’équipe d’Algérie a tenu les Anglais en échec ;

Une œuvre d’une grande profondeur, c’est le seul hommage d’un ministre français ;



R se souvient, il a été arrêté comme résistant, à Fresnes on s’est aperçu qu’il était juif, on l’a envoyé à Auschwitz via Drancy, il prononce Osviecim, il dit ma pauvre maman, mais moi, comme j’étais jeune on m’a envoyé travailler à Monowitz ;

À l’aéroport en arrivant à Lisbonne, les journaux portugais ;

La carabine d’un des cinq policiers était chargée à blanc afin que chacun puisse imaginer qu’il n’est pas, lui, un meurtrier

*

Mais tous les cinq ont tiré au but ;

Le soir, les travailleurs sans papiers, espérant que les négociations aboutissent vraiment, ont levé leur campement coloré;

Un intertitre du journal français dit, d’un tortionnaire mort à 94 ans et dans son lit, qu’il n’a jamais été prouvé qu’il eût participé à la torture ;

On dit que les footballeurs algériens ont regardé le film La Bataille d’Alger avant d’aller jouer contre les Anglais ;

R se souvient, debout dans les wagons, il neigeait, S lui lit un autre passage de son livre dans lequel il évoque ses compagnons dans le wagon, mais, vit-il encore, demande-t-il de l’un d’eux, non, il a survécu à la marche de la mort, mais il est tombé, d’épuisement, tu as raconté sa mort dans ton livre, oui, il est mort, deux jours avant la libération du camp ;

Devant la camera municipal de Lisboa, une femme apporte un bouquet d’œillets rouges, les escadinhas de São Crespim sont désertes elles aussi


  

À Lisbonne,
le 20 juin 2010
avec les quotidiens
Libération, Público, O Diário de Noticías
datés du 19 juin 2010

Contraintes suivies: 

A l’origine, la sextine inventée au XIII e siècle par le troubadour Arnaut Daniel. Adoptée par Dante et Pétrarque, elle a été employée, jusqu’à nos jours par de nombreux poètes. On choisit d’abord…