Intention

En tant que membre de l’Oulipo et ancien mathématicien, j’ai été amené à m’intéresser à la vie de François Le Lionnais (François Le Lionnais sera par la suite abrégé FLL), fondateur de l’Oulipo avec Raymond Queneau.

J’ai d’abord découvert La Peinture à Dora, minuscule ouvrage éblouissant (disponible chez l’Échoppe) dans lequel FLL parle des « cours de peinture » qu’il donnait au moment de l’appel quotidien sur la place d’appel du camp de Dora (en Allemagne, près de Hanovre). Lors de ces heures éprouvantes (on appelait 18000 personnes deux fois par jour), FLL évoquait chaque jour un tableau, en le décrivant dans ses moindres détails. C’était aussi une quotidienne évasion.

Il y a un an, j’ai lu dans Autour de la plage Bonaparte un long entretien entre FLL et le Colonel Rémy, dans lequel FLL parle de la Résistance, de son arrestation, de la torture, du camp de Dora (il y arrive heureusement assez tard, en novembre 1944) et des six mois d’enfer jusqu’à la libération. Mais là, dans la confusion des marches de la mort, lui et trois camarades parviennent à fuir les colonnes, à rejoindre la ville de Seesen, dont ils « prennent possession », faisant office de maire et adjoints pendant quelques semaines, accueillant les blessés qui affluent de toutes parts, créant un hôpital et organisant petit à petit le rapatriement de tous. C’est ce récit stupéfiant qui est à l’origine de notre démarche.

Ne connaissant que ce seul témoignage, Jacques Jouet (écrivain de l’Oulipo) et moi-même avons eu l’idée d’entreprendre le voyage à Dora et Seesen sur les traces de FLL. Deux amis s’étaient joints à nous  : Jean-Claude Halpern, historien, et Sylvie Roelly, mathématicienne française vivant à Berlin, et petite-nièce d’un rescapé de Dora également.

Vendredi 15 décembre 2006

Le rendez-vous est à 14 heures dans le bureau de Madame Heubaum, archiviste et  bibliothécaire du Mémorial de Dora. Mme Heubaum a mis à notre disposition tout ce qu’elle possédait comme documents concernant l’ensemble des déportés francais. Elle a rassemblé des informations personnelles, témoignages, photos, dans de grandes boîtes en carton qu’elle nous laisse consulter en toute confiance. Elle nous montre aussi l’ensemble des ouvrages de la bibliothèque. Plusieurs rayons contiennent des livres publiés en langue française. Sur François Le Lionnais et Pierre Schnell, le grand-oncle de Sylvie, elle ne peut que nous faire part des données rassemblées dans le grand Livre-mémorial des déportés de France, Tome III, publié aux éditions Tirésias, Paris 2004 (elle nous a fait une copie des pages en question) contenant la liste complète des différents convois arrivés à Buchenwald :

FLL a porté le numéro 77852 et il porte sur son vêtement rayé un triangle rouge (prisonnier politique) sur lequel est inscrite la lettre F en noir (pour France). FLL est parti de Pantin le 15 août 1944 (transport I 264, numéro de convoi) et arrive le 20 août 1944 au KL de Buchenwald. Il est enregistré comme professeur. Il repart le 28 octobre 1944 de Buchenwald pour le camp de Dora-Mittelbau.

Madame Heubaum se réjouit des informations que nous lui procurons sur FLL et sur PS. Elle cherche à agrandir ses archives, ce qui semble très complexe car les originaux des documents sont éparpillés entre Washington, Jérusalem, Varsovie, des villes allemandes proches etc. et chaque institution garde jalousement ses archives.

Vers 16h00, Madame Heubaum, qui doit partir, nous propose encore de visiter l’exposition permanente du Mémorial et pour ce faire, elle demande explicitement au gardien de rester sur les lieux aussi longtemps que nous le souhaitons (alors que l’édifice devrait avoir déjà fermé à 16h).  

Samedi 16 décembre 2006

Nous avons rendez-vous à 11h avec M. Knolle, vice-président de l’association Spurensuche Goslar e. V.  et M. Aleksander Samila, ancien déporté de Dora, à la gare de Goslar. Sylvie sait que les Allemands sont d’une extrême ponctualité, aussi sommes-nous vaguement inquiets qu’à 11h et quart personne ne se soit manifesté. Finalement M. Knolle et M. Samila arrivent vers 11h30 : nous voici tous au café de la Gare. M. Samila est en chaussures de tennis toutes blanches, pantalon de skaï noir, vieux manteau et chapeau mou. Dessous, émergent des cheveux teintés de rouge sombre et des racines blanches. M. Samila a un formidable sourire et des dents parfaites. Nous prenons des chocolats chauds et des thés, mais M. Samila, 85 ans, commande un schnaps. L’entretien se déroule en allemand, traduit par Sylvie.

Voici l’itinéraire de M. Samila  :

M. Samila est né en Galicie, région appartenant alors à la Pologne, tout près de la frontière ukrainienne, si bien que le russe (ou l’ukrainien) et le polonais sont ses langues maternelles. Il a perdu son père à l’âge d’un an et sa mère à 14 ans.  Après l’invasion allemande, il est envoyé en juin-juillet 1942 comme Zwangsarbeiter, c’est-à-dire travailleur forcé, en Allemagne, comme la plupart des hommes que la Wehrmacht trouve sur son passage dans la campagne de Russie. Il travaille d’abord dans une ferme, puis à Oberradera, près du lac de Constance, dans une usine d’armement où travaillent environ 400 Polonais et des gens de toutes nationalités. Il y fait du béton. En décembre 1943, il est envoyé à Buchenwald, où il reçoit le matricule 28831, et où il passe une dizaine de jours avant d’être dirigé sur Dora. Il arrive donc à Dora quand le réseau de galeries souterraines commence à être agrandi. Dans la confusion, il est finalement assimilé aux déportés politiques. Ce sera le point de départ de la difficulté qu’il aura après-guerre à obtenir réparation. M. Samila travaille donc dans l’enfer de la mine. Il nous parle de la poussière, du bruit. Le seul « avantage » de la mine est qu’il y fait une température constante, aux alentours de 8 degrés, et que ceux qui travaillent à l’extérieur de la mine ont très froid, particulièrement en hiver (où la température peut descendre jusqu’à – 25 degrés). À Dora, M. Samila a pour ordre de pratiquer dans le béton, au sol, des trous, des creux, qui serviront de réceptacle aux fusées. Il aura tout le temps de sa déportation cette même fonction. Il est particulièrement robuste et sa grande force physique lui sauvera plusieurs fois la vie. En avril 1945, il est évacué en train sur Bergen-Belsen : c’est là qu’il est libéré par les Anglais.

Il nous dit ne pas avoir eu de contacts particuliers avec les Français de Dora, surtout à cause de la barrière linguistique. Il soulignera aussi souvent le fait que lui et ses camarades polonais avaient un traitement encore plus dur que celui des déportés venant de France, Belgique, Hollande ou d' Italie (hiérarchie raciale nazie, présente jusque dans les camps de concentration…).  Pour une broutille, ils étaient condamnés à mort.

L’association Spurensuche Goslar tente de faire obtenir réparation pour M. Samila. Ce n’est pas facile, car M. Samila est pratiquement analphabète et ne peut fournir d’informations précises concernant ses différentes détentions. De plus tous ses papiers lui avaient été retirés lors de son séjour en Bavière comme travailleur forcé. Ses premières demandes en 1963 sont refusées car il n’est pas reconnu comme déporté politique, tout au plus comme travailleur forcé. Enfin, et grâce au soutien administratif et psychologique de Mr. Knolle depuis l’an 2000, il aura gain de cause en 2002. On lui promet une réparation financière symbolique, versée en deux fois. La première moitié est arrivée en 2003, la deuxième ne le sera jamais, faute d’argent dans les caisses ! (Cette fin d’année 2006 est au reste la date butoir pour déposer une réclamation pour de tels préjudices).

À la libération, les troupes soviétiques veulent ramener M. Samila. Mais M. Samila évite ce rapatriement (car des rumeurs courent sur le sort réservé par les Soviétiques aux anciens déportés du nazisme – d’autant que sa région natale a été annexée par l’URSS. NB : un grand nombre de ces déportés de nationalité soviétique ont été effectivement transférés purement et simplement au Goulag).

La Galicie est devenue ukrainienne et donc soviétique. Mais M. Samila n’a plus de famille au pays, il sait qu’il n’y trouvera pas de travail et craint surtout d’être envoyé au goulag comme beaucoup d’Ukrainiens, très mal vus des Russes par suite des nombreuses collaborations germano-ukrainiennes. Il parvient à échapper au retour vers l’Est. Il devient ainsi apatride (de toute façon, il n’a aucun papier, ne se sent ni Polonais ni Soviétique) et, à la faveur d’un amour pour une Allemande (qui le décevra beaucoup par la suite), il décide de rester en Basse-Saxe où il passera le reste de sa vie. Il apprendra la langue de Goethe, qu’il maîtrise étonnamment bien étant donné son contexte social. Il aura différents métiers, et deviendra notamment éleveur-dresseur de chiens pour l’armée anglaise près de Hanovre.

Il n’obtiendra la citoyenneté allemande que vers 1990. En 1960, à la suite d’une visite médicale, il obtient une incapacité à 15%, due à un problème nerveux et une faiblesse au cœur.

Avec M. Knolle et M. Samila, nous partons en voiture. M. Knolle a prévu un tour de certains lieux significatifs dans les environs.

Nous commençons par le château de Goslar, très ancien site déjà important du temps des empereurs romains-germaniques, comme Otton 1er.

Puis nous laissons cet endroit très touristique pour aller voir un site d’extraction de minerai, déjà exploité par les romains ; si dans les années 30, le minerai n’est pas si rentable que cela, les nazis voient cependant immédiatement l’intérêt qu’ils pourront en tirer  : créer des emplois et répondre aux besoins à venir de l’industrie d’armement. La région est extrêmement riche de minerais de toutes sortes (on a exploité dans le Harz au moins l’argent, le fer, le zinc, le cuivre, le plomb ; la première mine date de 745). Le régime nazi fait donc agrandir l’usine jusqu’à en faire une immense série de bâtiments sur le flanc de la colline. Bâtiments bardés de bois et aux grandes fenêtres à barreaux. Non loin de là, M. Knolle nous montre les vestiges, au sol, d’une « baraque ». Nous verrons ainsi plusieurs de ces baraques où allaient loger les travailleurs forcés. Quand la main d’œuvre allemande manquera (la plupart des hommes étant réquisitionnés pour la guerre), les nazis enrôleront de force les vaincus pour travailler pour eux. On a utilisé en Allemagne des déportés ; des prisonniers de guerre : des Soviétiques envoyés dans les mines de la Ruhr ; des travailleurs volontaires, notamment des pays de l’Ouest, dont des Français ; des travailleurs forcés, en particulier des Polonais dans un premier temps [il y a en Allemagne 1,5 M d’étrangers à l’été 1941, dont 1 M de Polonais]. Le travail forcé s’accroît considérablement à partir de 1942, sous l’impulsion de Sauckel – pour satisfaire les exigences allemandes, Laval crée en France le STO le 16 février 1943 – Il y a au recensement d’Août 1944 7,5 M d’étrangers en Allemagne, dont 3 M de soviétiques. On parle donc en Allemagne de travailleurs forcés.

 Il ne reste rien de ces pauvres baraques en bois qui les logeaient, seulement la dalle de béton sur laquelle elles étaient posées, et ici, un petit boyau qui servir sans doute de garde-manger sous la dalle de béton, ou de cachette en cas de bombardement (parfois de salle de torture). Aujourd’hui, les bouleaux ont poussé sur la dalle, et ils enserrent la balustrade qui protège du trou. Les conditions de travail et de vie des travailleurs forcés étaient terribles, surtout celles des Ostarbeiter, concept englobant tous les travailleurs provenant des pays à l’est de l’Allemagne  : Pologne, URSS, Tchécoslovaquie… .

Aujourd’hui, le site industriel est définitivement fermé, mais il abrite un musée. En fin de journée, nous visiterons ce musée assez impressionnant  : on y rentre « comme dans une mine ». Des outils, des bruits, le matériel de la mine. Mais aussi, grâce à la pression effectuée par  Spurensuche   Goslar sur les hommes politiques locaux, une salle entière est consacrée à l’exploitation des travailleurs forcés par les nazis, avec des photos et des documents. Des visages tous extrêmement marqués. Et, en sortant, les rails et les wagonnets d’origine.

Nous irons voir ailleurs, sur un autre site, un autre vestige de baraque. Placée au pire endroit, sous les fumées de l’usine chimique proche.

Et puis, M. Knolle nous emmène sur un autre site industriel, encore en activité. Devant le site, une longue maison de bois avec son toit en partie rehaussé n’est autre qu’une authentique baraque pour déportés, préservée, rénovée et réutilisée comme habitation privée mise à disposition de ses employés par l’usine. Trois familles y logent, cent trente travailleurs à l’époque. Avec de petits jardinets et toboggans d’enfants… réemploi lugubre et effrayant dans sa simplicité.

M. Knolle fait un travail de mémoire, depuis une dizaine d’années, sur l’histoire de la région autour de Goslar (nord du Harz)  sous le régime nazi. Il aide au marquage des zones sensibles.

Nous allons à la gare d’Oker, dans la commune de Goslar, voir une des bornes que son association a fait poser  : bornes à section triangulaire, toutes blanches, de un mètre de haut, gravées en noir (TODESMARSCH sur une face, APRIL 1945 sur un autre), et qui jalonnent certains tracés des « marches de la mort ». Ici, l’itinéraire est représenté sur une plaque apposée au mur (inscription  : Der Todesmarsch über den Harz). Les déportés faisaient partie du dernier convoi d’évacuation de Dora. Ils étaient partis en train le 5 avril 1945 ; la progression a été particulièrement lente, puisqu’ils n’arrivent que le 8 avril à Osterode. À cause de la progression et des bombardements des alliés, les SS font traverser le Harz à pied, du sud au nord, à une colonne de 3000 déportés. Le trajet est ponctué par des assassinats. Après avoir hésité un temps sur la place de Clausthal, la colonne arrive dans la nuit à la gare de Oker, dans la commune de Goslar. Le train sur lequel on les fait monter le 9 ne peut rejoindre ni Bergen-Belsen ni Sachsenhausen, et finit par arriver à Ravensbrück le 13 avril. Ils seront finalement libérés par les Anglais.

C’est précisément à Osterode que FLL et ses compagnons parviennent (dans la confusion provoquée par des bombardements) à fausser la route aux Volksturm qui encadrent leur groupe de « musulmans » (ainsi qu’on nommait les moribonds).

Ces bornes blanches n’ont pas été commandées à une fabrique ad hoc, mais ont été fabriquées pas des élèves d’un lycée professionnel, afin de les impliquer également dans le projet.

Sur le même mur, une plaque indique, en français et en allemand  : En hommage à tous ceux qui sont morts en déportation entre 1939 et 1945. Donateur André Mouton. Ce Français, rescapé de Dora et de cette marche de la mort, a eu le courage de venir témoigner diverses fois sur ces lieux, répondant  à l’appel d’associations comme celle de Mr. Knolle. Il était là en particulier lors de l’importante  journée de  commémoration du 27 janvier 2005,  60 ans après la fin de la guerre. Ce jour du 27 janvier, date de la libération du camp d’Auschwitz par l’Armée rouge, est depuis plusieurs années dédié à la mémoire des victimes du régime nazi. Sylvie a été en contact épistolaire avec André Mouton, qui vit actuellement dans le Périgord, et qui nous a encouragés à nous intéresser à cette période.

Au fur et à mesure que la journée avance, M. Samila se sent de plus en plus en confiance. Il nous raconte des souvenirs précis terribles du camp, mais est aussi visiblement très heureux d’être entouré de gens à son écoute : sa solitude quotidienne lui pèse et c’est très rare qu’il ait l’occasion de confier ses souvenirs. Il apprécie en particulier d’échanger quelques phrases en russe avec Olivier, et dit à Sylvie qu’elle est la première femme française à laquelle il aura pu parler !

Dimanche 17 décembre 2006

Nous avons rendez-vous à 11h à Dora, mais nous avons devant nous une heure et demie de route. Nous approchons. Sylvie ralentit beaucoup à l’approche du camp, comme prise d’une appréhension. Nous nous garons  : les sous-bois ont la couleur des sous-bois d’automne, comme ces tableaux de Klimt et l’aspect propre et champêtre des lieux est plutôt de nature à dérouter, à déconcerter. Dans La peinture à Dora, le paysage évoque plutôt à François Le Lionnais un tableau de Breughel. Un grand bâtiment parallélépipédique gris est posé là, assez à l’extérieur, discret, sobre, peu d’ouvertures, bien pensé. Nous sommes tous les quatre, plus un Belge flamand. On nous confie à un guide pour la visite. Un homme très jeune, 27 ou 28 ans, en queue-de-cheval, assez élégant, habillé de noir, mais peu chaudement. Une grande écharpe indienne autour du cou. Comme il tousse beaucoup et qu’il en est considérablement gêné, cela donne le ton et la sévérité à la visite. Il se présente à nous  : Florian Schäfer et nous demande, d’une manière attentionnée, si parmi nous se trouvent des proches de déportés. Sylvie acquiesce. Tout au long de la visite, il aura à cœur pour nous, de souligner le point de vue des déportés français. De plus, pour conclure les présentations, il s’excuse presque en nous disant que ses grands-parents étaient du côté des Täter, c’est-à-dire de ceux qui ont (mal) agi.

Il nous montre devant le bâtiment la représentation sculptée en métal gris du camp tel qu’il était en 1944  : une centaine de baraques pour abriter les quelque 20000 prisonniers qui vont travailler là. Une partie entière vouée aux malades (Revier, « infirmerie »). Et dans l’enceinte même du Revier, un four crématoire. Les baraques ont aujourd’hui toutes disparu. En effet, elles étaient en bois et après guerre, les habitants de Nordhausen ont eu le droit de récupérer le bois pour l’utiliser comme bois de chauffage et de construction. Du camp, on voit très bien la petite ville de Nordhausen. Nous en déduisons que les habitants n’ignoraient pas une partie de « l’activité » de Dora. Mme Schimmel (rencontrée lundi 18) nous expliquera qu’un jour, âgée de 17 ans, lors d’une excursion avec sa classe, elle avait longé les murs et barbelés du camp (il ne s’agit probablement pas de Dora, mais du camp qui se trouvait à Nordhausen même) : en réponse à son étonnement, des camarades lui avaient dit qu’on avait enfermé là des criminels extrêmement dangereux (ses professeurs, eux, s’emmuraient dans le silence).

Le régime nazi avait depuis 1935 imaginé la construction d’un grand centre de recherche d’armes nouvelles. Mais la première usine, à Peenemünde, sur les bords de la Mer Baltique, est bombardée dans la nuit du 17 au 18 août 43 (mais la Royal Air Force se trompe toutefois de cible (à quelques kilomètres près) et, touchant des quartiers d’habitation, provoque la mort de quelque 600 travailleurs forcés).

C’est pourquoi, dans les derniers jours d’août 43, un camp est installé au nord de la ville de Nordhausen pour construire des armes de combat (des V1, petits avions sans pilote et des V2, fusées) dans un tunnel qui avait été aménagé en 1936 par les nazis afin d’y déposer des réserves d’huile, de lubrifiant et d’essence. Le nom donné à ce camp sera un nom neutre, anodin, surtout pas un nom de lieu  ; un code plutôt agréable, un prénom féminin  : ce sera Dora. La mine de Dora va être transformée en une gigantesque usine souterraine. Les prisonniers seront dès leur arrivée sélectionnés  : les quelques-uns à savoir parler allemand ou à avoir des compétences scientifiques d’une part, et d’autre part l’immense majorité des autres. Pour ces derniers, la situation est simple  : lorsqu’ils ne seront plus, on ira en chercher d’autres. Ce sont les remplaçables (ersetzbar). Les prisonniers auront d’abord pour première tâche à partir d’août 43 de construire les deux immenses tunnels de 1,8 km de long (l’un de ces tunnels avait déjà été entamé, pour l’extraction du gypse) et les 46 galeries transversales entre les deux tunnels (soit un total d’environ 8 km de galeries). Pendant neuf mois, les prisonniers vivront dans le tunnel 24 heures sur 24, en manquant d’eau et d’air. Leur espérance de vie est de 3 mois. Dès qu’ils sont morts, on envoie de nouvelles « fournées » d’hommes depuis Buchenwald. Le récit de Pierre Julitte, prisonnier à Buchenwald, montre bien que l’on sait là-bas, que ceux qui partent à Dora ne reviennent jamais. Il en est un tout de même qui reviendra de Dora en 1943, fait rarissime, grâce à Pierre Julitte et ses amis (voir Pierre Julitte, L’arbre de Goethe, le survivant de Dora qui revient à Büchenwald est appelé Geoffrin dans l’ouvrage). Car le plus grand secret entoure Dora quant à la nature de ce qu’on y fabrique.

Dora, comme les pires des camps de concentration, est une machine à casser l’homme : on le déshumanise d’abord, ne lui attribuant qu’un numéro comme unique identification. On lui fait subir tous les tourments à la fois  : la faim, la soif (terrible en 1943 pour ceux qui creusaient le tunnel), les coups permanents et sans raison, le froid, le travail épuisant, éreintant, exténuant, la vermine (dont parlent tous les rescapés sans exception, M. Samila beaucoup), la menace permanente de la torture et de la mort, les pendaisons publiques, le manque de sommeil, l’isolation totale du reste du monde, la haine attisée entre les différents groupes de prisonniers.

Au début 44, d’immenses galeries sont déjà construites, et le montage des V2 par la société Mittelwerk, commence. Leur surface est tellement grande que les nazis y voient l’occasion d’en tirer un  bénéfice financier supplémentaire en en  louant  une partie à des entreprises privées (notamment Volkswagen), qui se savent ainsi à l’abri des bombardements devenus très intensifs autour de Hanovre, Brunswick et Wolfsbourg. Ainsi, en avril 1944, Mittelwerk doit céder la partie nord du tunnel à une société d’aéronautique dépendant de Junckers ; en juillet, c’est le montage des V1 qui est transféré dans le tunnel.

Pour disposer du plus de surface souterraine possible, on construit des baraques en bois à l’extérieur du tunnel où les déportés logeront après les 12 heures de travail quotidien dans le tunnel et les interminables heures d’appel matin et soir, ainsi que les pendaisons régulières. FLL a « la chance » de n’arriver qu’en novembre 1944 à Dora  : il survivra à cet hiver. M. Samila, lui, était arrivé plus tôt (en décembre 1943 ou janvier 1944) et lui prétend qu’il était plus facile de vivre l’hiver dans le tunnel qu’à l’extérieur, à cause du froid. Le plus dur dans le tunnel était la poussière permanente. Ce n’est pas ce que disent d’autres.

Le grand-oncle de Sylvie est arrivé en septembre 1944, après avoir déjà passé un hiver à Buchenwald. Étant donnée sa constitution physique plutôt fragile, c’est un véritable miracle qu’il ait survécu un hiver de plus à Dora. Suite à  la demi obscurité du tunnel dans lequel il travailla des mois durant,  ses yeux ne pourront plus supporter la lumière du jour pendant plusieurs mois après sa libération : il  vivra alors reclus dans une pièce de l’appartement des grands-parents de Sylvie, volets clos, ayant beaucoup de peine à se réhabituer à la vie en société.

Florian nous fait aller sur la place d’appel, aujourd’hui recouverte de gravillons. Le supplice de l’appel durait jusqu’à quatre heures quotidiennes, jusqu’à ce que les comptes de morts et de vivants – faits par des SS ignares – soient justes. Tous devaient se tenir debout, sans parler ni bouger, y compris le soir les morts de la journée qu’il fallait tenir par les aisselles. Une immense plaque de bronze de vingt mètres de large ceint une partie de la place, illustrant les portes de l’enfer.

Bientôt, nous nous dirigeons vers le tunnel. Florian nous explique le mal qu’ils se donnent à Dora à faire respecter ce lieu comme un immense cimetière  : que parfois, des familles viennent pique-niquer sur les pelouses. Que dans les années 90 et jusqu’en 2004, une entreprise de dressage de chiens de garde avait placé son local juste à l’extérieur du camp des déportés, sur la dalle d’arrivée des trains pour Dora. Il aura fallu des années pour les déloger, en leur offrant un autre site, naturellement.

Florian a une conscience aiguë du rôle qu’il a à jouer  ; il est de la deuxième génération après le nazisme, mais surtout de la dernière génération qui aura rencontré des déportés. Il évoque fréquemment ce que ceux-là lui ont dit, ceux qui sont revenus sur ces lieux et ont voulu (pu) parler. Il a conscience d’appartenir au peuple qui a commis cela, et d’une certaine façon entend « racheter » la faute de ses ancêtres de cette façon. Son premier contact avec Dora a été lors de son service civil, qu’il a effectué il y a 5 ans comme guide. Au départ, simple curiosité, car il habitait à quelques kilomètres de là. Puis, passionné par cette expérience, il a continué à faire visiter le site, les samedis et dimanches, pendant ses études de psychologie. Il est de plus très actif au sein de l’association Jugend für Dora (= De la jeunesse au service de Dora). À l’occasion de rencontres estivales, des jeunes de toutes nationalités (français, italiens, belges, allemands, polonais) réalisent différents projets mettant en valeur le site du mémorial ou d’autres sites directement liés à l’histoire du camp. Par exemple, ils se sont donné pour but de marquer au sol de façon continue une route des marches de la mort. Florian aura une attitude remarquable durant toute la visite, exceptionnelle. Il ira s’asseoir avec nous à la cafétéria après la visite, c’est-à-dire au bout de trois heures (au lieu de l’heure et demie prévue), mais il refusera de prendre des gâteaux (la seule chose que l’on propose à manger sur place)  : nous devinons l’indécence qu’il ressent à cette consommation dans ces lieux.

Nous entrons dans le tunnel  : il est immense, en long, mais aussi en hauteur. Assez loin dans le tunnel, on fabriquait les V2, fusées de 14 m de haut. Dans les galeries latérales, en 1943, les déportés dormaient dans des châlits de 6 m de haut à quatre étages  : une galerie pouvait contenir au moins mille personnes. Les déportés qui dormaient dans les étages supérieurs avaient tellement peu d’air pour respirer que souvent ils ne se réveillaient pas le matin. Nous pouvons lire sur une liste des morts quotidiens tenue à jour par le médecin du camp, en face de plusieurs noms : erstickt (étouffé). Lors de la construction de ces galeries, le nombre de victimes quotidiennes est d’environ 40.

Une fois que nous sommes entrés dans le véritable tunnel, une structure métallique donne le plan du tunnel  : deux galeries parallèles, que traversent de nombreuses galeries transversales. C’est la fameuse échelle dont parle FLL. Nous n’irons pas plus loin que le quatrième barreau de l’échelle  : on s’enfonce plus loin dans la mine, et le sol (au-dessus duquel nous marchons sur une galerie de bois) est jonché de ferrailles tordues  : bouts de chemins de fer, morceaux de V1, longs cylindres rouillés (peut-être les réservoirs dont parle FLL et qui étaient impossibles à porter, et qu’il fallait quand même porter à plusieurs, au risque d’écraser ceux qui marchaient en tête). En réalité, lorsque les Russes, qui avaient pris possession de Dora début juillet 1945 comme le prévoyaient les accords de Potsdam, eurent fini d’emporter en URSS tous les objets technologiques, outils, plans, métaux qui les intéressaient, ils dynamitèrent en 1949 l’intérieur de plusieurs galeries afin d’empêcher définitivement l’accès à la mine, ce qui explique  « le champ de bataille » au-dessus duquel nous évoluons. Plus loin, il y a au moins un mètre d’eau partout : la nappe phréatique, qui était régulièrement pompée lorsque les déportés étaient dans la mine. La visite s’arrête là et Florian nous explique qu’elle n’ira jamais plus loin, non pas tant parce que l’infrastructure supplémentaire nécessaire à la visite coûterait cher, mais plutôt pour contrecarrer l’indélicatesse de certains visiteurs du site, qui n’ont pour but que de voir les galeries de construction des V2 et d’admirer ce symbole par excellence de la force (destructrice) de la technologie nazie, et par là même de la grandeur de l’Allemagne nazie.

À propos de ces V2, les récits de rescapés concordent pour dire que les déportés savaient pertinemment ce qu’on leur faisait fabriquer à Dora. À Buchenwald, Pierre Julitte et ses amis avaient eux aussi compris qu’ils travaillaient à un dispositif électronique commandant la mise à feu d’une arme nouvelle. Des deux côtés, les déportés essayaient de résister de l’intérieur, en sabotant le matériel. Il fallait naturellement être extrêmement discret. La moindre tentative de sabotage repérée (ou imaginée  ; le fait de laisser tomber un outil était assimilé à un acte de sabotage) valait à leurs auteurs d’être pendus, leurs corps passant sur la chaîne de montage au-dessus des têtes des déportés. Et néanmoins, ils parviendront à rendre inutilisables un très grand nombre d’armes construites. En lisant L’arbre de Gœthe, on pourrait même croire que les V2 n’ont jamais fonctionné. La réalité est que quelque 3200 V2 ont été lancés avec succès par les nazis, même si beaucoup plus (4575, d’après André Sellier, dans son livre, p. 408-409) ont été construits par les déportés. Peut-on dire que la destruction engendrée par les V2 est moins spectaculaire qu’escompté  ? Ou bien que les nazis espéraient trouver rapidement une « arme de destruction massive » plus performante encore  ?

  En sortant du tunnel, notre compagnon de visite belge s’éclipse rapidement car il doit encore faire la route jusqu’à Weimar (puis Buchenwald le lendemain). Une dernière discussion assez étonnante entre lui et Florian : ce dernier s’étonne que même dans des circonstances aussi dramatiques que celles du camp, les rivalités habituelles entre communautés ne se soient pas effacées, comme par exemple entre Wallons et Flamands. Le visiteur belge défend son point de vue, en voulant à tout prix justifier qu’un Wallon est, en tout état de cause, le pire ennemi d’un Flamand…

Plus tard, après la cafétéria (il aura passé presque quatre heures avec nous), Florian nous demande pardon de nous quitter, mais une deuxième visite l’attend. Il assume sa fonction comme un devoir.

Sylvie veut effectuer la visite intégrale du musée (elle veut lire tout ce qu’elle n’a fait que survoler vendredi) et nous trois (JCH, JJ, OS) partons plus haut dans le camp, « voir » les deux seuls vestiges, car constructions « en dur »  : une petite casemate en cas d’incendie. Et plus haut, à côté du Revier, le four crématoire. Il y a encore une civière et surtout les deux fours. La pièce du gardien est décorée (d’origine) de petites fresques champêtres. Une très belle sculpture de bronze non loin des fours, discrète, à la fois symbolique et explicite.

Nous rejoignons Sylvie, visitons le musée  : tout le monde est parti, mais les consignes ont été visiblement données au gardien de nuit pour qu’il nous laisse terminer la visite sans nous bousculer. Quelques films  : Wernher von Braun y est montré à la fin de la guerre  : il a l’air satisfait de lui. On le voit déjà vendant ses services aux Américains, qui acceptent aussitôt l’idée de V2 américains. Il sera conseiller à la NASA. On le voit même en photo au côté de Kennedy. (À noter toutefois  : en février-mars 1944, Von Braun, qui est membre de la SS, est victime de querelles de factions dans l’entourage de Hitler, à l’occasion de la maladie de Speer, en rivalité avec Himmler ; il est arrêté et incarcéré pendant deux semaines entre mars et avril 1944 avec deux de ses proches collaborateurs : Klaus Riedel et Helmut Gröttrup, pour désagrégation du potentiel militaire et défaitisme. Le général Dornberger défend sa cause auprès de Hitler en soutenant que le programme des fusées ne peut continuer sans ces trois hommes qui sont finalement libérés).

On voit également des films montrant des cadavres, comme ceux de cette cohorte de la mort  : au cours d’une des marches de la mort, les SS enferment, à Gardelegen, plus d’un millier de déportés dans une grange et y mettent le feu. Un autre film montre le sinistre spectacle de l’entrée des Alliés dans le camp de la Boelcke Kazern de Nordhausen qu’ils avaient bombardé par erreur). À Gardelegen, les Américains exigeront des habitants allemands qu’ils se mettent en costume du dimanche et qu’ils fassent une sépulture en terre pour chaque cadavre calciné. Des films, les plus poignants, montrant les rescapés délivrés par les Américains. Des êtres lamentables, maigres à l’extrême dans leurs pyjamas déchirés, aux corps abîmés, détruits et à qui on entrouvre subitement une fenêtre de vie. Ils ne peuvent pas sourire. Ils pleurent, alors même qu’ils ne savaient plus le faire depuis longtemps.

Un panneau nous rend particulièrement amers : la nature dérisoire des peines prononcées lors des deux procès après-guerre (en 1946 et en 1960) où comparaîtront quelques-uns des bourreaux de Dora. Lors du deuxième, le SS Erwin Busta, évoqué dans tous les témoignages de déportés (Julitte, Sellier, Michel) comme l’un des plus cruels et sadiques est reconnu coupable avec d’autres de 170 morts, condamné à 7 ans et demi de prison, mais n’en effectuera aucune. Pourquoi ?

Il fait nuit, nous quittons les lieux.

Lundi 18 décembre 2006

L’archiviste municipal M. Orend nous attend au musée de la ville, dont il est également directeur. Il a préparé pour nous les deux classeurs d’archives qu’il a pu trouver. Ils n’ont pas grand intérêt. Différentes factures des entreprises de la ville employant des travailleurs forcés.

En fouillant, M. Orend, aidé par Sylvie, exhume un livre et un document. Nous trouverons la liste des maires qui se sont succédé en 1945 et quelques dates.

De 1940 au 9 avril 1945, c’est August Ibenthal qui est le maire  : il est inscrit au parti national socialiste. D’après Madame Schimmel il n’est pas un nazi trop zélé. (M. Orend, en aparté, nous dit quand même qu’Ibenthal s’est réjoui de  l’incendie (provoqué) de la synagogue de Seesen  lors de la nuit de cristal, le 9 novembre 1938). À l’approche des alliés, il s’enfuit (probablement le 9 avril). Revivre  ! nous apprend de façon assez humoristique p. 6 qu’il s’est fait rattraper le 25 avril par les Américains et fait prisonnier.

Le 9 avril, c’est Bruno Rusche qui est installé dans le fauteuil de maire. Il s’agit donc probablement du maire fantoche dont parle FLL.

Enfin, le 25 avril, c’est Arno Krosse, ancien socialiste démocrate, traqué par les nazis, qui devient maire officiel.

Mais il est clair que l’essentiel des archives de la ville a disparu. Non seulement les archives des années nazies, mais aussi celles de l’après-guerre. Le maire actuel prétend qu’elles ont été détruites par un archiviste, lequel pourtant avait écrit un ouvrage sur les juifs. M. Orend nous avoue ne pas croire à la version du maire. Tout cela est assez étrange.

Nous ne trouvons donc pas ce que nous étions venus chercher  : aucune trace de FLL n’apparaît ici.

À 9h30 nous rejoint une vieille dame, élégante et souriante, Madame Ursula Schimmel. Elle répond à l’invitation de M. Orend, qui est lié d’amitié avec elle : son défunt mari était le directeur du musée en poste avant M. Orend. Il l’appelle même du surnom affectueux : Uschi. Madame Schimmel se met à notre disposition pour répondre à nos questions.  Elle a 78 ans, en avait donc 17 en 1945. Son père, Alban Rabe, était architecte, en charge de l’aménagement de la ville et bras droit du maire. Il a écrit ses mémoires. Au mois d’avril 1945, quand apparaissent plusieurs centaines de rescapés, tous en très mauvais état de santé, l’école de la ville (un bâtiment très vaste) est transformée en hôpital. Il s’agit de travailleurs forcés libérés, de déportés, de prisonniers de guerre. Mme Schimmel, qui n’a aucune formation médicale spécifique (elle est en classe de première au lycée), va durant quatre semaines (après ce laps, des sœurs infirmières polonaises prendront la relève) faire office d’aide-soignante pour les soins d’urgence, au côté de sa mère qui elle, est responsable de la Croix-Rouge locale. Des infirmières diplômées leur expliquent les actes à accomplir. Durant cette période, entre 200 et 700 personnes arrivaient quotidiennement dans la ville (réfugiés de l’est, soldats allemands qui erraient, population civile des régions plus au nord, prisonniers de guerre, travailleurs forcés, déportés). Les déportés allemands étaient en moins mauvais état que les autres, mais les Polonais ou les Russes étaient, eux, pitoyables. Mme Schimmel a ainsi constaté a posteriori la différence de traitement que les prisonniers avaient subi selon leur origine.

Elle se souvient des lits qu’il fallait sans cesse déplacer d’une chambre à une autre, d’un étage à un autre, et donc porter dans l’escalier de l’école car il n’y avait pas d’ascenseur. Nous lui demandons naturellement si le nom de FLL lui dit quelque chose  ; en réalité, on appelait tous les gens par leur prénom, et les Français s’appelaient souvent Pierre, Jean ou François, aussi ne peut-elle avoir le moindre souvenir de FLL. Les rescapés avaient fréquemment des œdèmes purulents aux jambes. Il n’y avait naturellement plus d’anesthésie et les médecins, réquisitionnés auprès des hôpitaux militaires allemands, devaient tailler dans le vif pour faire sortir le pus. Il y avait de nombreux morts tous les jours. Et c’est aussi cela qui est terrible  : le nombre immense de déportés survivant à la libération des camps, mais morts au cours des marches de la mort, ou même une fois libres, de par leurs blessures, leur trop grande faiblesse (ou même ceux qui étaient emportés du fait d’absorber brutalement plus d’aliments que leur estomac pouvait alors supporter).

Cette école aura si bien rempli son office hospitalier que, après la guerre et jusqu’en 1951 ou 52, elle restera l’hôpital public de Seesen.

Mme Schimmel se rappelle que la ville était d’abord sous autorité américaine, assez souple, puis britannique (plus rigide, à partir du 13 juin 45). Les Américains ont instauré un climat de confiance, notamment, dit-elle, par la présence d’un jeune d’une famille juive de Seesen émigrée en 1933 aux USA, qui revint en libérateur, retrouva certains de ses copains et servit d’interprète entre l’administration locale et le gouvernement militaire. Les Noirs américains étaient adorés des enfants. Mme Schimmel se souvient aussi de la libération du camp de travailleurs forcés russes, installé sur la colline en bordure de Seesen. Comme ils avaient été particulièrement mal traités lors de leur captivité (très peu nourris, aucun contact avec la population locale, discipline du camp semblable à celle des camps de concentration), ils avaient besoin de se défouler à peine libérés. La population locale (féminine) était terrorisée. Leur première action a été du vandalisme à l’usine de pâtes de Seesen : ils ont répandu dans toute la ville des sacs et des sacs de farine et de nouilles. Ce qui, compte tenu de la famine générale, constituait à ce moment-là une monumentale provocation.

 D’après un document extrait du manuscrit du père de Mme Schimmel, les derniers rescapés français sont partis le 7 mai 1945.

À la fin de l’entretien, M. Orend n’y tient plus  : il veut nous faire visiter son petit musée. Il nous promet de faire la visite en dix minutes. Nous lui emboîtons le pas. Il y a deux originalités dans le musée. La première est que, Napoléon, par le biais de son frère Jérôme alors Roi de Westphalie, royaume dont faisait partie Seesen (le royaume de Westphalie [1807-1813] est une création de Napoléon, dans sa vaste entreprise de réorganisation de l’Allemagne : il contenait à l’origine la Westphalie proprement dite, la Hesse-Cassel, le Brunswick, et une bonne partie du Hanovre. Il faisait lui-même partie de la Confédération du Rhin), promit une récompense à qui trouverait le moyen de conserver la nourriture durant six mois sans qu’elle s’abîme (on devine l’application militaire de cette trouvaille). Un ingénieux savant français (Nicolas Appert) trouva au tout début du XIX° la solution  : faire cuire les aliments en boîte fermée (principe d’appertisation). Le principe de la boîte de conserves en fer apparaît donc assez vite, et Seesen est la première ville à en fabriquer industriellement. Il reste encore une grande usine à Seesen, dénommée Züchner, qui produit entre autres des aliments en conserves. Chaque membre de notre quartet repart avec une boîte tirelire de Seesen, fermée sous nos yeux, et décorée par un épisode de Max et Moritz, bande dessinée très populaire du début du XXème siècle pour enfants, signée par un artiste de la région, W. Busch.  

À l’étage est présentée la seconde et très rare spécificité locale. S’inspirant du modèle d’harmonium de la synagogue, les frères Steinweg construisent vers 1828 un piano. Ce piano a une mécanique assez révolutionnaire. Dans les années qui suivent, un incendie ravage Seesen et toute la ville ne s’occupe que de reconstruction pendant plusieurs années. Mais l’idée du piano refait surface et dans les années 1840 (?), les frères Steinweg se remettent à construire plusieurs pianos. Le succès est grand, les commandes affluent. Il faut envisager une expansion. Et c’est New York qui accueille la fabrique de pianos Steinweg en 1850. Le nom allemand veut dire chemin de pierre, et il est assez naturellement anglicisé en Steinway. À New York, en dix ans, ils s’imposent. Ils construisent la plus grosse usine au monde  : monumentale, elle occupe un bloc entier. Le musée possède un modèle de piano Steinway de 1853. Le piano est un gros parallélépipède (le principe de la queue n’est pas encore trouvé), le cadre est métallique (si j’ai bien vu), mais les cordes sont horizontales et assez courtes. Malheureusement il est très désaccordé, et l’on ne peut donc pas en jouer. M. Orend nous invite à Hambourg en 2007 à une rencontre à l’usine de Steinway locale.

Visite au cimetière de Münchehof, à 7 km de Seesen. Ce sont essentiellement des plaques de pierre fichées en terre et portant les inscriptions. Le sol est recouvert d’herbe. Au fond, une espèce de rectangle délimité par un tout petit muret. Quelques arbustes plantés et une pierre arrondie posée tout au fond portant l’inscription (récemment regravée) en anglais et allemand

À la mémoire des 23 anciens prisonniers

de Dora – Nordhausen

victimes des camps de concentration

de l’Allemagne nazie Le comité des K Z Camarades

Ce même texte est gravé sur la paroi avant du tout petit muret en quatre langues, français, roumain, russe (caractères cyrilliques) et italien. Il s’agit de 23 corps retrouvés morts dans un wagon, non identifiables non identifiés.

Au verso de la pierre se trouve verticalement l’inscription TSCHLAND. Il y a également, sur la partie gauche du verso de la pierre, mais très peu visible car non regravée, la moitié de la carte de l’Allemagne et l’Autriche.

L’autre moitié de la fameuse pierre est au cimetière (?) de Nordhausen. Elle porte l’inscription GROßDEU.

Ces deux pierres sont les deux moitiés d’une même et unique pierre érigée en 1938 à la gloire du régime nazi et de son projet expansionniste de Grande Allemagne, déjà en partie réalisé avec l’annexion de l’Autriche. Cette pierre était installée au centre de Seesen (à une extrémité de la rue actuellement piétonne), pourvue de la carte de l’Allemagne après l’Anschluß.

Ironie de l’histoire, les deux demi-pierres seront de nouveau séparées par la « ligne de partage » qui coupera la RFA de la RDA en 1949.

En sortant du cimetière, M. Orend entame une discussion politique très sincère avec Sylvie, sur la nécessité constante d’être des citoyens vigilants, de ne tolérer aucune dérive militariste ou fasciste, de s’ouvrir aux autres sociétés. Il est actif dans les différents jumelages de la ville, notamment avec Carpentras.

Nous errons (en voiture) à la recherche des plus belles maisons de la ville, où FLL et ses camarades auraient pu s’installer. M. Orend nous montre un quartier qu’occupaient les Anglais et les Français. Nous nous perdons en conjectures pour ce qui est de la plus belle maison.

Nous revenons à Seesen, nous nous arrêtons faire le tour de l’école qui avait été transformée en hôpital. Bâtiment assez haut et très rénové. Je ne lui trouve aucun cachet particulier alors qu’il est censé être d’inspiration Bauhaus.

Nous allons à deux pas de là jeter un œil à la fabrique du journal local Beobachter. C’est là que FLL a rencontré le seul acte de résistance allemande à Seesen, celui de la patronne du journal qui refusait de l’aider. Mais cela ne l’a pas empêché d’y faire publier le numéro unique du journal Revivre  ! Nous nous demanderons plus tard avec le maire où il avait bien pu trouver du papier (le journal local avait cessé d’imprimer en 1941 ou 1942, faute de papier). Dans Autour de la plage Bonaparte, FLL dit qu’après avoir arraché la clef à la patronne du journal, il entre dans l’atelier et y trouve les machines et du papier.

Nous retournons à la mairie. Rentrons par l’arrière, montons directement, arrivons dans le bureau du maire. Celui-ci, très affable, nous accueille avec componction. Sylvie nous dira ensuite qu’il a parlé avec une emphase extrême  : Heute ist ein wichtiger Tag für Seesen ! (Aujourd’hui est un grand jour pour notre ville), etc. Il est manifestement heureux de voir le journal Revivre  ! revenir au lieu de sa fabrication. Il ne le connaissait pas. Heureusement qu’il ne comprend pas immédiatement les expressions salées qui s’y trouvent, qualifiant les Allemands de l’époque. Il nous promet des recherches actives personnelles dès janvier et de nous tenir au courant. Par courrier électronique trois jours plus tard, il nous invite même à revenir, invités par la ville. Un discours donc très politicien. M. Orend est très dubitatif sur la sincérité du maire. Lui cependant, semble être ravi que nous ayons un peu forcé les portes, et nous promet de continuer ses investigations sur FLL, par exemple auprès de l’imprimerie du journal. La rencontre avec M. Orend aura été beaucoup plus chaleureuse et constructive qu’escomptée.

Conclusion

Notre enquête relative à ce que fit FLL à Seesen est plutôt décevante et nous rentrons sur ce plan plutôt bredouilles  ; tout n’est pas clos, il n’est pas impossible (bien que peu probable) que le maire nous ouvre de nouvelles portes en 2007, qu’on nous montre enfin les archives relatives à la période qui nous intéresse (du 10 avril au 7 mai 1945).

Mais le voyage a été absolument extraordinaire, nous a permis de rencontrer des êtres exceptionnels, des êtres qui ont conscience de ce qui fut la barbarie de leurs ancêtres (peu éloignés) et qui ont conscience du devoir d’histoire, de mémoire et de réparation. Des Allemands qui ont trouvé dans leur comportement une attitude véritablement digne  ; des Allemands qui font preuve de qualités humaines essentielles.

La visite de Dora est très éprouvante  : on ne mesure pleinement l’enfer que cela fut qu’après avoir vu les lieux et pénétré dans le tunnel, en dépit de tout ce qu’on a pu lire sur le sujet. Cette visite était nécessaire. Et nous avons eu la chance d’avoir pour guide Florian Schäfer.

C’est à Seesen que nous avons pris conscience du possible double langage, des différences de comportement quant à l’attitude par rapport à cette période  : contraste entre les postures de l’archiviste municipal et du maire. C’est là que nous avons mesuré que soixante ans n’ont pas suffi à refermer les plaies de cette guerre.

Pièces jointes: