Erik Satie en prison
 
            Jeudi après-midi 18 novembre 2016, un détenu brésilien d’une quarantaine d’années a été retrouvé pendu dans sa cellule de la prison haute sécurité de Vendin-le-Vieil, près de Lens, a-t-on appris de source judiciaire. Cet homme, emprisonné depuis le début des années 2000 pour viol avec arme et vol à main armé, s’est pendu avec les draps de sa cellule dans le quartier disciplinaire, a indiqué à l’AFP le parquet de Béthune.
 
            La centrale de Vendin-le-Vieil est un établissement très récent, dont la construction s’est achevée en septembre 2014. Le centre, qui accueille des détenus condamnés à de longues peines, dispose de dispositifs de sûreté très perfectionnés, selon un site officiel. Cette centrale ultra moderne retient actuellement 90 détenus et le personnel de surveillance et administratif comporte 250 personnes.
 
            C’est une probable bagarre dans une cellule, lundi 9 janvier 2017 vers 14 h 30, qui s’est conclue par la mort d’un détenu de 27 ans à la prison de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), près de Lens, lit-on cette semaine dans la Voix du Nord. De source policière, on précise que l’homme retrouvé mort dans sa cellule s’appelait Geoffrey Debouver, qu’il avait 27 ans et qu’il avait été condamné par la cour d’assises du Nord à 20 ans de réclusion en 2014, à la suite du meurtre, en décembre 2011, de son ami Simon Cordier, lors d’une dispute concernant une plantation de cannabis.
 
             Selon « la Voix du Nord », qui évoque deux agresseurs, la victime, découverte morte dans sa cellule, aurait eu le crâne fracassé. France 3, citant un syndicaliste de la prison, raconte qu’un seul prisonnier d’une cinquantaine d’années, condamné pour meurtre, se serait introduit dans la cellule de la victime et l’aurait tuée, disant au gardien par la suite : « Voilà, ça, c’est fait. »
 
            Les 8 et 9 décembre dernier, j’étais à Vendin-le-Vieil. J’étais plus précisément à la Centrale Pénitentiaire de Vendin-le-Vieil. Et j’y étais avec mon complice Martin Granger, pour jouer Conférence en forme de poire, notre spectacle sur Erik Satie, dont on nous avait demandé deux représentations, pour deux quartiers de cette Centrale, divisée en trois quartiers totalement étanches.
            Il y a pour moi une petite idée de revanche pour Satie. Le 18 mai 1917, les représentations de Parade (musique de Satie, livret de Cocteau, décor et costumes de Picasso, commande des ballets russes), au Châtelet provoquèrent un scandale. Le critique Jean Poueigh enfonça le clou au cœur d’Erik Satie, en parlant d’ « outrage au goût français ». Satie lui répondit le 30 mai  :
            « … Mais ce que je sais c’est que vous êtes un cul – si j’ose dire, un « cul » sans musique. Surtout, ne venez plus me tendre votre main de salaud. »
            Puis, le 3 juin, adressé à « Jean Poueigh, Grand Fourneau Général, Chef des Gourdes et des Veaux »  :
            « Tu n’es pas aussi “con” que je croyais… Malgré ton air d’andouille et ta vue basse, tu vois les choses de loin. »
            Enfin, le 5 juin, adressé à « Monsieur Jean-Foutre Poueigh, Célèbre Gourde et Compositeur des Andouilles » :
            « Vilain cul, je suis ici d’où je t’emmerde à tour de bras. »
            À la suite de ces échanges d’amabilités, Jean Poueigh fit un procès à Satie pour diffamation publique, car les envois de Satie se faisaient sur cartes postales privées d’enveloppes et que la concierge pouvait les lire. Satie fut condamné à une forte amende et à de la prison ferme. Cette condamnation de sa musique par voie de critique et de juge fut une terrible épreuve pour Satie. Une mécène paya l’amende, et Satie fut gracié pour la prison (sa peine fut commuée en 8 jours de prison avec sursis, peine qui s’effacerait au bout de cinq années de bonne conduite), mais cette affaire le mina pendant au moins un an.
            Et voici Satie qui entre aujourd’hui par la grande porte à la Centrale de Vendin-le-Vieil.
 
            Il nous a fallu environ trois heures pour parcourir les cent mètres qui séparent le parking de la toute petite bibliothèque où nous devions jouer devant 7 détenus.
            Le plus long a été la première étape, qui consistait à entrer avec le contenu de notre véhicule, le décor du spectacle. Un incident a failli se produire quand nous avons montré le tout petit ordinateur qui permet à Martin, le Steve Jobs du spectacle, d’envoyer des images ou des sons depuis la scène. L’ordinateur n’était pas mentionné dans notre liste, oubli fâcheux de notre part, et l’on a dû faire appel au spécialiste informatique de la prison, qui l’a ouvert. « Ah, Linux et moi, ça fait deux », a-t-il dit d’un ton grave et perplexe. Mais, après avoir farfouillé dans la machine, il nous a simplement demandé d’éteindre le wifi.
            Tout a été chargé sur des chariots, et nous sommes entrés dans la prison.
            Longs couloirs. Béton partout. Du béton lisse, parfois coloré. Pas la moindre aspérité. Des barreaux. Des innombrables sas. Des portes électriquement verrouillées, qui sont déverrouillées par d’invisibles gardiens cachés derrière d’épaisses vitres sans tain, protégées par des barreaux. Des claquements sinistres. Les potes s’ouvrent, se referment. On nous donne un petit boîtier à conserver dans la poche, même sur scène. En cas de souci, appuyer sur le boîtier.
            Une forme d’oppression nous a envahi peu à peu. La chape pénitentiaire posait sur nos crânes inclinés son drapeau noir.
            Le gardien chef qui nous accompagnait ponctuait toutes ses phrases par des plaisanteries faciles, histoire de nous dérider. Mais les jeux de mots enfantins qu’il égrenait provoquaient l’effet contraire. Nous nous sommes très vite lassés des calembours carambar qui paraissaient totalement incongrus.
 
            Je passerai sur la représentation, sur le détenu qui s’en va au bout de 5 minutes, qui traverse la scène en maugréant « tu me casses les oreilles avec ce mec qui est mort depuis cent ans, alors comme je suis poli, je préfère partir. » Mais nous avions prévu à l’issue de la représentation un échange de 45 minutes avec les détenus. Cette fois-ci, un seul détenu a l’œil qui pétille. Les autres détenus sont fermés, amorphes, drogués peut-être. Il prend l’échange en mains, et quand nous abordons l’Oulipo et les contraintes littéraires, il s’exclame  : « Moi, je connais un jeu, chacun donne un mot et on doit faire un texte avec tous ces mots ». J’enchaîne aussitôt « Bravo  ! Excellent  ! Faisons cela tout de suite, ça s’appelle un logo-rallye. » J’ai eu tort de ne pas préciser qu’il fallait choisir des mots pas trop banals et j’ai eu droit à la suite de mots  : « Prison, cour, jardin, cuisine, ciel ». Le dernier détenu, avachi sur sa chaise, l’œil quasi-clos, a alors proposé le mot « néologisme ». Je le félicite et à l’intention des autres, je précise  : « un néologisme est un mot que l’on invente, qui n’existe pas dans le dictionnaire, mais qu’on invente quand on sent la nécessité d’évoquer une chose ou un état qui n’a pas de nom ». L’avachi me reprend  : « Oui, mais ça peut être aussi un mot qui existe dans le dictionnaire, mais qu’on emploie précisément dans un autre sens que celui du dictionnaire  ! » Et là, il me cloue le bec littéralement. Car il a raison. Et ça c’est ma première belle leçon.
 
            Ma deuxième splendide leçon avait eu lieu la veille, quand nous avions fait une représentation de Conférence en forme de poire au Centre de détention de Bapaume, un peu au sud de Lille. C’est un Centre de Détention, les détenus sont majoritairement des auteurs de délits et l’atmosphère est nettement moins pesante. Le public est plus nombreux, une petite vingtaine de détenus des deux sexes. Il y a là un vieil homme à barbe blanche impeccablement taillée, à la chevelure blanc immaculé, il sourit, il est très beau, un peu comme Victor Hugo, mais en beaucoup plus beau. Une dame à cheveux courts, plus jeune, est assise à côté de lui. Ils se tiendront par la main durant tout le spectacle.
            Juste avant le début du spectacle, Martin était caché, car il n’intervient qu’au bout de dix minutes de spectacle, et j’ai accueilli la petite file de spectateurs qui entraient. L’un d’entre eux remarque la partition sur le piano numérique, se penche et d’un œil connaisseur me fait « Oh, oh, la première gymnopédie de Satie  ? Elle date de 1888, vous savez  ? » Et il enchaîne  : « Satie est né à Honfleur, mais mort à Arcueil, où il a vécu la dernière moitié de sa vie. Je suis allé me recueillir sur sa tombe. » J’ai du mal à trouver la juste réponse, j’ai l’impression que ce spectateur aux cheveux impeccablement lissés connaît déjà le spectacle. Il ajoute  : « Pour la première gymnopédie, il ne faut pas la jouer trop vite, il faut faire sonner les basses de la main gauche, et qu’on entende encore les basses quand on joue les accords qui suivent. » Je hoche la tête et l’interroge. « Mais oui, me répond-il, j’ai fait des études de musicologie, et je joue de la trompette. »
            Pendant le spectacle, plusieurs fois, je me tournerai ostensiblement vers lui, notamment lorsque j’annoncerai que les gymnopédies ont été publiées en 1888 par  Alfred Satie, le père d’Erik.
            À la toute fin, nous avons un échange, et bien vite, Martin Granger s’occupe du groupe (un détenu lui demande, à lui qui dans le spectacle cherche à tout comprimer, s’il n’a pas un tuyau pour réduire ou comprimer… les peines réputées incompressibles) tandis que le spectateur mélomane continue de m’entretenir de notre compositeur fétiche.
            Au moment de nous quitter, il marque un temps et me dit tout à trac  : « Je peux vous demander un service  ? » Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il peut bien vouloir me demander. « Voilà, m’explique-t-il, j’ai ma trompette dans la cellule, alors si j’avais la partition de la gymnopédie, je pourrais la jouer dans ma cellule. » Un frisson de forte émotion me traverse.
 
            Alors ce soir, il me plaît à penser que tout là-bas, à Bapaume, au fond d’une cellule, un détenu joue en ce moment à la trompette la première gymnopédie d’Erik Satie.