Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

J. M. La poésie arabe ?

F. L. L. Je la connais beaucoup moins et je le regrette. Mais j’ai beaucoup admiré la poésie arabe ancienne, d’avant Mahomet.

Les Mu’allaqat, qui étaient des poèmes écrits sur de la soie et qu’on suspendait autour de la pierre Noire, la Ka’ba, qui était déjà vénérée avant l’Islam, autrement dit, avant Allah.

Il y a des Mu’allaqat que j’ai très bien connus, par exemple le Mu’allaqat d’Antara, qui a donné son nom à un cheval puis aujourd’hui à une station-service ! Parmi les écrivains arabes que j’ai lus, il y a aussi El Harirî, qui est plutôt un humoriste.

Je dois dire que je suis moins sensible à la poésie arabe et encore moins à la poésie indienne qu’aux poésies jaunes, qui me paraissent vraiment la poésie. Par exemple, la poésie indienne, c’est de l’épopée : le Mahâjâna, que je n’ai pas lu entièrement, le Mahâbârata, que j’ai lu en entier, ce qui n’est pas une grosse affaire puisqu’il n’est pas très long… Mais au fond, l’épopée ne m’emballe pas. Ce qui me plaît, c’est la poésie élégiaque, la poésie sentimentale. La grande poésie épique peut me plaire, mais plutôt en caricature ; caricature de l’héroïsme, caricature de la bravoure, caricatures des bravaches. Mais ce n’est pas du tout dans ma propre direction. Les Arabes, donc, ne m’ont pas laissé grand-chose. La poésie iranienne et surtout persane, déjà plus.

À ce propos, je voudrais vous montrer la photo d’un gobelet iranien, à mon avis le plus beau gobelet du monde. C’est un gobelet élamite ; les Élamites se situent avant la naissance de l’Iran, c’est-à-dire non pas avant les Egyptiens mais avant la naissance de l’écriture. Cela correspond à la première ou à la seconde dynastie. Regardez ce gobelet : dans le haut, vous avez une espèce d’autruche au cou allongé, vertical au-dessous, des espèces de chien basset allongé horizontalement ; c’est vraiment une utilisation abstraite. Et puis un bouquetin avec cette corne circulaire, dont le corps est formé de deux triangles opposés par le sommet et qui se termine par des rimes aux extrémités, la barbe et la queue. Ce gobelet, je l’ai tenu dans mes mains, parce que j’avais la possibilité, en tant que conseiller des Musées Nationaux de France, de le sortir de la vitrine. Je l’ai alors fait photographier.

Je ne connais pas de gobelet aussi beau au monde.

Il y a peut-être quelque chose de comparable dans les bronzes chinois. Ces bronzes sont beaucoup moins anciens – ce gobelet date de quelque 4000 ans avant J. C. – et les plus beaux sont les bronzes Yin, donc d’avant les premières dynasties. On en voit au Musée Cernuschi. Autrefois, il m’arrivait de prendre un taxi pour aller les voir. On n’a jamais fait de bronzes aussi beaux dans toute l’histoire de l’Humanité, à mon avis.

Ce qui est clair pour moi, c’est que, lorsque le bronze est apparu quelque part, on a fait des œuvres d’art plus belles que ce qu’on a fait ensuite. Ce sont des témoignages d’une manière de sentir qui a disparu. Au fur et à mesure que nous avançons, nous gagnons de nouvelles manières de sentir et nous en perdons. Même si l’on admet qu’il y a progrès, chose qui peut se discuter, il n’est pas douteux que le jour où le singe est descendu de l’arbre pour devenir un homme, quelque chose s’est perdu : la possibilité de se cramponner à une branche par un bras, de sauter sur une autre. C’est merveilleux, on ne peut plus le faire ! Je regrette cette possibilité. Quand je vois un bel arbre, comme ce cèdre, par exemple, je pense toujours à ce que je pourrais voir si j’étais au sommet. On a donc perdu, mais on a gagné aussi : Bach, par exemple. Mais on ne peut pas avoir les deux en même temps.

J. M. Vous grimpiez aux arbres quand vous étiez petit ?

F. L. L. Oui, j’aimais beaucoup cela. J’ai passé quelques années de ma vie, surtout pendant la maladie de ma mère, chez mes grands-parents maternels dont j’aimerais beaucoup revoir la maison du Perreux. Il y avait alors (et il y a encore) un parc formé de plusieurs petits pavillons entourés de jardins formaient une sorte de hameau. On avait donc son jardin à soi et le grand jardin collectif. Dans le jardin de mes grands-parents, il y avait quelques arbres dans lesquels j’ai joué les « Robinson suisses ». À cette époque, je préférais Robinson suisse à Robinson Crusoë. Depuis j’ai changé d’idées.

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station-service


Le logo de l’entreprise de carburants Antar était un cheval ailé. Cette entreprise alsacienne, qui exploitait les huiles de Pechelbronn, a été fondée en 1922, plus ou moins au moment où FLL apprenait la chimie à Strasbourg… Le nom du poète arabe Antar a-t-il un rapport avec celui de cette entreprise ? MA

Commentaires

J'ai trouvé sur la ouèbe des images de gobelets élamites appartenant à des musées nationaux français, mais aucune de ces images ne correspondait exactement à la description que fait FLL.