Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

EMPLOI DE MON TEMPS [ce titre se trouve dans le manuscrit]

F. L. L. : Je voudrais donner sur ce point la position de Tania. Elle est beaucoup plus sensible que moi à cela. Je supporte ces choses-là en les meublant (les passages négatifs) par des réflexions intérieures ; elle en souffre beaucoup plus parce qu’elle n’arrive pas comme moi à penser à un problème d’échecs ou de mathématiques, etc. dans le moment où on lui donne une comédie qui la dégoûte un peu. Moi, je supporte cette comédie. Il y a un côté Philinte marié à Alceste. C’est l’une des raisons qui m’ont amené à prévoir de donner mon corps à la science quand je disparaîtrai plutôt que de prévoir un enterrement pour lui épargner le défilé habituel qui lui insupporterait. Elle serait capable de fuir. Il n’y aura pas d’enterrement.

D’ailleurs, je n’ai pas fait ça seulement pour éviter un enterrement agaçant, je pense qu’il faudrait, dans l’avenir, signaler la mort des gens à un service de voierie spécial qui viendrait chercher les corps, comme on emporte les poubelles – sans y mettre le manque de considération qu’il y a pour les poubelles, mais, finalement, ce n’est pas très différent. Ça permet d’éviter le problème d’encombrement des cimetières, ça permet aussi de se rendre utile. Je ne pense pas que les morceaux de mon corps puissent être utilisables, mais ils permettront de s’instruire, donc, de mieux connaître le corps humain et d’être ainsi au service des corps vivants.

À partir du moment où mon temps est très bien employé, un autre facteur apparaît : il peut être bien employé à 100%, mais avec une intensité plus ou moins grande, il peut être d’un rapport plus ou moins grand. Les périodes de la plus haute intensité ne sont pas les périodes du disparate, ce sont les périodes de concentration intense exclusive. Ça ne peut pas durer tout le temps, on ne peut pas vivre en état d’orgasme sexuel pendant vingt-quatre heures de suite – encore moins pendant toute la vie. Ces moments de haute concentration m’abandonnent à un moment donné, je ne suis plus à la hauteur de l’intensité. J’ai connu quelques moments de cet ordre en mathématiques : au bout d’un certain temps, ce n’était plus possible, ça cessait tout naturellement. Si j’en étais capable – ce qui est en contradiction avec la nature humaine – je crois qu’il vaudrait la peine de régler la quantité que l’on donne aux moments de concentration la plus intense pour pouvoir s’arrêter et en avoir d’autres d’une autre sorte, de façon à faire du disparate au niveau de cette concentration. Autrement dit, avoir des moments de concentration différents. Il faut combiner le disparate et cette petite parenthèse dans le disparate qu’est la grande concentration. C’est une chose sur laquelle je ne pourrais pas donner de règle parce que je ne me suis pas beaucoup observé. D’ailleurs, l’une des raisons qui ont fait que j’ai fini par me décider à faire ce livre, c’est que j’ai pensé qu’il me rendrait un peu service en m’obligeant à réfléchir à certaines choses. Jusqu’ici, je me suis contenté de vivre, j’ai réfléchi à beaucoup de choses, mais pas à moi finalement. Dans la vie, je ne pense pas à moi, il y a des choses tellement plus agréables, plus merveilleuses. Je tire parti de moi mais je ne pense pas à moi.

Donc, ce que j’appelle mes passages positifs sont des passages de concentration faisant des interruptions dans le disparate. Juste après les hautes concentrations, il y a, en effet, des passages de disparate à l’intérieur d’une même période.

Je me souviens d’un déjeuner qui a eu lieu ici avec Ulam, Pierre Auger, François Jacob et Raymond Queneau : ça a été du disparate continuellement. J’ai eu quelques moments de disparate de ce type, c’est très agréable et ça peut servir la recherche de la concentration. Je n’ai connu cela que dans des discussions, pas dans l’action.

Je me souviens d’une discussion que j’ai eue avec Wiener, le père de la cybernétique. On se voyait en général dans un bistrot du quartier latin. Je me souviens d’une conversation que nous avons eue, avec deux ou trois autres personnes, alors qu’il revenait de voyage. Il a commencé par nous parler de la grammaire japonaise. Il en avait vraiment envie, parce qu’aucun de nous n’avait la moindre idée de ce qu’est le japonais ; puis, des ordinateurs, puis du mouvement brownien, puis des usines automatiques qu’on commençait à admirer beaucoup à l’époque, ensuite, nous avons parlé de topologie générale, de la conception du diable dans Saint-Augustin et dans Saint-Thomas, conceptions extrêmement différentes, de cryptogrammes – de textes qu’il s’agit de déchiffrer, comme dans Poe et dans Jules Verne – je me souviens avoir suggéré une idée qui lui a paru assez bonne pour se transmettre des documents d’espionnage, des procédés que j’avais employés pendant la guerre et qui sont valables même quand on sait qu’ils existent – nous avons parlé aussi des températures atteintes par des molécules à l’intérieur d’une cellule vivante – nos cellules sont à 37°, sauf quand on a la fièvre, mais il peut y avoir à tout moment, pendant un millième de seconde, des molécules qui peuvent être à 100.000° –, de certains aspects du jeu d’échecs, des principes de logique aux échecs – il me consultait souvent là-dessus. Non pas pour connaître la vérité aux échecs, elle l’intéressait encore moins qu’elle ne m’intéresse, et Dieu sait si tous les joueurs d’échecs du monde me le reprochent, me reprochent aussi de ne pas faire les quelques 150 bouquins que j’avais promis et dont j’ai la liste. Voilà quelque chose de très disparate. En fait, cette conversation, dans laquelle il parlait beaucoup plus que nous, avait une unité profonde. Il passait d’un sujet au sujet suivant, mais en conservant la même structure et en changeant d’exemple. Ce n’était pas du disparate acrobatique, mais le simple fait de faire un petit changement de structure dans la structure logique de ce que l’on dit – c’est un mécanisme psychologique que je ressens très bien moi-même – fait qu’immédiatement apparaît un autre exemple. Autrement dit, il y a eu une discussion légèrement décousue, puisque c’était pour le plaisir, il ne s’agissait pas d’aller du début à la fin d’un théorème, nous nous sommes quittés sans avoir rien démontré, mais il y a eu des démonstrations partielles en cours de route. Pour quelqu’un qui n’aurait pas suivi le fil conducteur, c’était ou bien de la démence ou bien de l’acrobatie. Ça n’en était pas du tout, c’était du disparate, à un certain niveau. Wiener était disparate, nous n’avions pas la même formule lui et moi, ce n’était pas un homme d’action, mais sur le plan culturel, il avait un disparate très remarquable. Je crois que nous avons tiré de notre conversation – même lui qui a certainement apporté plus que moi – quelque chose de beaucoup plus substantiel, complet et riche, que si nous avions renoncé au disparate. La possibilité de changer d’exemple facilement et rapidement nous a économisé beaucoup de temps et nous a permis de nous enrichir beaucoup plus. Je crois que c’est un exemple très net des possibilités d’efficacité du disparate.

Le sommet du disparate est ce qui permet d’arriver à une unité profonde retrouvée sous une multiplicité et à travers une concentration ; c’est le disparate qui se dépasse par l’intensité qu’on met et par le résultat qu’on en obtient. Ce sont les moments les plus valables et les plus forts du disparate. Lorsque simplement, sans aller jusque-là, j’ai des conversations ou des actions disparates dans ma journée – je n’ai pas une seule journée entière qui ne soit extrêmement disparate – la variabilité n’est pas de l’instabilité. Au contraire. Je crois que je suis quelqu’un d’extrêmement stable. Par exemple, j’ai fait dans ma vie des métiers très différents, mais je n’ai jamais été instable. En général, quand des gens changent de métier – sauf l’arriviste qui finit par arriver au sommet d’une montagne de dollars, après quoi, je ne sais pas ce qui lui arrive, il peut se suicider ou être très heureux, pourquoi pas – c’est qu’ils ne réussissent pas, qu’ils ne sont pas bien dans leur peau. Chez moi, ça n’est jamais arrivé. Mes changements ont été généralement des progrès matériels, mais j’aurais accepté des baisses du point de vue matériel, pourvu que ce soit un enrichissement par ailleurs. Il y a donc eu une variabilité enrichissante et jamais d’instabilité. Il y a donc des périodes de concentration et des périodes de diversification : entre deux périodes de concentration, je vis des périodes de diversification. Autrement dit, il n’y a pas de creux, ou bien c’est concentré et merveilleux, ou bien diversifié et très agréable. Un peu la différence qu’il y a entre l’amour fou et la papillonne. Dans la même journée, il y aura toujours un peu de poésie chinoise, plus un peu d’échecs, plus un peu de maths, plus un peu de lecture de journal, plus d’autres choses encore. Ce qui fait que le total des moments de moindre intensité est quand même enrichissant.

Au fur et à mesure qu’on avance en âge, on perd ses capacités de survoltage, de haute concentration, et je consacre plus mon temps maintenant à la diversification – parce que je ne peux pas faire autrement, je me résigne à continuer comme cela.

Commentaires