Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

Pour revenir à la poésie, la poésie française est, malgré tout, une poésie qui offre des moments importants. L’un des plus grands, pour moi, est Du Bellay. Sa Défense et Illustration de la Langue Française est déjà une tentative de rénovation – on dirait maintenant de nouvelle écriture. J’ai très bien connu Les Regrets, et quand je les ai lus en entier, après mes études secondaires, je me suis rendu compte que ce que l’on offre aux enfants est bien différent de l’œuvre totale du poème. « Heureux qui comme Ulysse… » est un poème très réussi, il n’y a pas de doute, mais le sonnet où il décrit le blé qui monte était pour moi quelque chose d’assez nouveau.



J’ai montré à mes enfants des sonnets de Du Bellay à l’époque de la succession de Pie XII : on y voit les cardinaux au chevet du pape qui va crever : qui va lui succéder ? Comment va-t-on trouver un successeur ? Du Bellay nous les montre surveillant ses crachats pour voir s’il y a du sang dedans…


Je me suis rendu compte, une fois de plus – j’en avais déjà pris conscience – d’une certaine hypocrisie sociale, ça m’était très bien confirmé par Du Bellay. C’est bien un grand poète.



Ronsard est moins près de moi que Du Bellay, il fait de la très grande poésie et moi, j’aime plutôt la poésie petite, comme les petits jardins. Malgré tout, il y a dans Ronsard des choses excellentes. Je me souviens avoir parlé à mon ami de Dora d’un poème de Ronsard qui n’est pas très connu : “Le Bocage Royal.” C’est une imitation des écrivains grecs, une assez bonne imitation. C’est l’histoire d’un concours de poésie entre des bergers. C’est la chose la plus conventionnelle et la plus académique du monde, mais la manière dont Ronsard l’avait fait ne manque pas d’intérêt. Un des passages dont je me souvenais par cœur était la description d’un gobelet qui est un des prix offerts aux gagnants. Le gobelet est décrit comme par Roussel – c’est pourquoi, d’ailleurs, ça me plaisait – c’est-à-dire avec une précision ; d’une certaine manière, un manque de poésie, il décrit les scènes qui sont gravées sur le gobelet d’argent, ce qu’il y a au milieu, en haut, en bas, etc. avec une précision qui m’avait beaucoup impressionné. On ne parle plus guère de ce poème.



Dans la littérature française, les prosateurs sont, à mon avis, meilleurs que les poètes, et dans les poètes, ce sont surtout les poètes mineurs qui me plaisent, ceux qui du temps du classicisme étaient considérés comme de seconde classe : Tristan Lhermite, Saint-Amant, etc. Je me souviens encore de ce sonnet de Saint-Amant qui est très étonnant. Qu’il ait été écrit au XVIIème siècle montre qu’il y avait un underground à l’époque. Il parle de la manière dont il voudrait qu’on l’enterre « dans une terre grasse et pleine d’escargots ». On ne voit pas très bien Racine, Bérénice, Andromaque parler de cette façon, ni Corneille, Chimène ! C’est ce qui me plaisait. Pas uniquement, il y a des poètes mineurs très délicat ; Tristan Lhermite n’a pas ce côté grossier et cynique qui me plaît dans Saint-Amant. Tristan Lhermite nous montre, par exemple, une biche qui se penche sur un ruisseau, comme Narcisse, et voit son image. À ce moment-là, c’est un peu comme de la poésie anglaise.



Au contraire de tout ce que j’ai dit jusqu’à présent, j’ai également apprécié dans la poésie française certains poètes, des versificateurs, uniquement pour leur habileté. Des poètes qui me déplaisent sur le plan émotionnel mais dont j’admire assez la technique, comme Delille par exemple et tous les versificateurs du XVIIIème siècle qui ne sont que des versificateurs.



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sonnet où il décrit le blé


Le sonnet de du Bellay dont il est question doit être :



Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant.
De tuyau se hérisse en épi florissant,
D’épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne ;

Et comme en la saison le rustique moissonne
Les ondoyants cheveux du sillon blondissant,
Les met d’ordre en javelle, et du blé jaunissant
Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne.

Ainsi de peu à peu crût l’empire romain
Tant qu’il fût dépouillé par la barbare main,
Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,

Que chacun va pillant : comme on voit le glaneur,
Cheminant pas à pas, recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.


MA

mes enfants


Voir la note du chapitre 12.


succession du pape


Le sonnet sur la succession du pape est le sonnet 118 des Regrets, qui contient en effet :


Mais les voiant pallir lors que sa Saincteté
Crache dans un bassin, et d’un visage blanc
Cautement espier s’il y a point de sang,


MA

Commentaires

Il faudrait un lien sur un texte du Bocage royal. La description du gobelet (encore un gobelet!) fait-elle référence celle du bouclier d'Achille?