Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

[BANDE III, face 2]


F. L. L. Je voudrais revenir sur mes rapports avec la littérature. Il ne s’agit pas de faire la liste de toutes mes lectures, ce serait tout à fait stupide. Et puis, je ne tiens pas du tout à accentuer l’image qu’on a souvent de moi de l’érudition. Tout le monde me proclame érudit. Je ne dirais pas que ça me déplaît, mais il y a quelque chose d’inexact dans cette image qu’on a de moi, non pas qu’elle soit fausse, mais elle passe à côté de quelque chose de plus important.



J’aimerais donc dire ce qui m’intéresse dans la littérature et dans la lecture, ce que je lui demande. Je voudrais parler de quelques écrivains dont je n’ai pas encore parlé et qui ont joué un rôle assez important dans la formation de ma sensibilité. Je suis toujours un peu gêné quand je dis : écrivains ; j’ai toujours envie de dire : poètes. Mais je me rends compte que les romanciers ou les essayistes sont très importants aussi. Pour moi ce sont deux choses aussi différentes que la peinture et la bicyclette – toutes les deux intéressantes, mais pas de la même manière. Je ne signale pas du tout ces écrivains au titre de l’érudition – c’est un titre que je revendique volontiers, mais que je repousse en même temps.


L’érudition comme plaisir, c’est très bien, mais comme étouffoir, ça ne va pas du tout.


Sei Shônagon, par exemple. Elle vivait, je crois, au Xème siècle. C’est certainement la plus grande femme écrivain du monde. Elle met dans sa poche et Colette et Sévigné et les sœurs Brontë et les contemporaines. Elle a écrit des Notes de chevet (Makura-no-Sôshi). Ça se présente comme une suite d’impressions fugitives notées par une dame de la cour.



Le Xème siècle est une très grande période pour le Japon, c’est un siècle de civilisation fine, florissante. Les dames de la cour étaient des femmes de grande culture et de grande sensibilité. J’ai nommé Sei Shônagon, il y a aussi sa contemporaine, Murasaki Shikibu, qui a écrit un roman, le Genji monogatari. C’est le roman du prince Genji, un héros comme Achille par exemple, dans lequel on trouve mélangés le plus délicat et le plus ordurier. Un mélange assez extraordinaire.


C’est aussi une femme écrivain de très grande classe. Mais Sei Shônagon est plus grande. Ses notes décrivent par exemple huit choses qui font vraiment plaisir au réveil ; ou bien, douze tristesses qui vous prennent lorsque vous venez de quitter un ami et que le soir se couche. Ça pourrait être purement et simplement de la préciosité, c’en est si l’on veut, mais avec un degré de finesse extraordinaire, En lisant le Makura-no-Sôshi j’ai appris à découvrir des choses que je sentais sans bien en prendre conscience. C’est pour moi un très grand écrivain.



Des poètes chinois, bien sûr, Kuo Kin Shu (?), par exemple, et Tsou Ra Yuki (?). Kuo Kin Shu a fait une anthologie et Tsou Ra Yuki en a fait la préface ; c’est une préface que beaucoup d’écrivains actuels ne sauraient pas écrire.



D’autres écrivains ont joué un très grand rôle dans mon existence, peut-être à un degré moindre, parmi les livres sacrés tibétains, entre autres, un livre des morts. Ce livre m’a fait une très grande impression parce que j’avais l’impression d’être extrait de moi-même par des spectacles étranges et épouvantables. Ce qu’on appelle la littérature fantastique maintenant prend beaucoup moins à la gorge que ce livre-là.



Aussi par exemple – et ça peut paraître un peu curieux – des mystiques espagnols. Je n’aime pas également tous les mystiques, même les mystiques allemands, mais Saint Jean de la Croix m’a fait une grande impression, et cette impression n’est pas gênée par le fait que je suis tout le contraire d’un mystique. Je suis probablement l’homme le moins croyant du monde. Ce qu’il me dit n’a aucune valeur de connaissance, mais il m’apporte des sensations extraordinaires.

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