Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

J. B. Comment avez-vous travaillé l’harmonie et le contrepoint ?


F. L. L. Avec des livres. Sans aucun professeur, comme à peu près tout ce que j’ai fait. J’ai eu des professeurs qui ne m’ont pas servi à grand chose, de braves gens, pas bêtes du tout, mais qui ne m’apportaient rien – je suis vraiment un autodidacte. Ma mère avait une bibliothèque de partitions surtout, mais aussi de traités d’harmonie, de traités de composition musicale, etc. J’ai appris très vite à distinguer l’allegro de sonate, la forme du menuet chez Mozart qui est la même que celle du scherzo chez Beethoven.


Beaucoup plus tard, vers quinze ans, j’ai entendu dans un concert cette sonate pour piano et violon de Fauré que j’avais entendue une fois avec la partition. Je me suis aperçu pour la première fois que d’avoir suivi la partition me permettait d’entendre une note que je n’avais jamais entendue auparavant – quoiqu’elle fut jouée, naturellement – et qui me donnait le sel de tout l’accord, tout ce qui précède et suit l’accord. J’ai été très frappé que la connaissance d’une chose qu’on ressent peut aider dans la sensation elle-même. Ensuite, chaque fois que j’entendais la sonate pour piano et violon, j’entendais la note, je la connaissais. Or, il n’y a pas très longtemps, je me suis demandé quel était l’accord et quelle était la note : je me suis aperçu que j’avais oublié. Je suis maintenant incapable de le dire.


Ça me fait penser aux recherches pour retrouver des souvenirs perdus – ce que vous me demandez de faire maintenant, que je n’essaierai pas trop de faire. J’ai énormément de souvenirs qui sont perdus. De ce point de vue il aurait mieux valu qu’on se connaisse il y a une dizaine d’années. J’ai aussi pris conscience il n’y a pas très longtemps, que perdre un souvenir, c’est perdre une richesse mais en même temps se donner dans la recherche, même infructueuse, des souvenirs perdus des sensations d’une très grande finesse.


C’est l’histoire de la madeleine. Ce que Proust ne dit pas – ce n’est pas un reproche que je lui fais – c’est que le fait d’avoir éprouvé une sensation en trempant sa madeleine pendant quelques temps, puis de se demander ce qu’il y a derrière – même s’il ne l’avait jamais trouvé – le faisait passer par un sentiment à la fois de malaise et d’euphorie. Je l’ai ressenti très souvent et que chaque fois j’ai cultivé. Chaque fois que ça se produit, je fais attention à ne pas le louper. La madeleine est devenue la tarte à la crème de la littérature, si j’ose dire. J’y ai souvent repensé dans mes réflexions sur la possibilité de transformer la littérature.


Je ne pense pas à l’OULIPO mais à quelque chose qui serait presque le contraire. J’imagine très bien que viendra un jour un écrivain qui fera ce que n’a pas fait Proust – Proust a fait ce que d’autres n’avaient pas fait avant lui, ce petit passage est assez original dans toute la littérature, mais on pourrait faire beaucoup mieux. Mais je pense que ce qui n’a pas été fait sur le plan littéraire, que je ne pourrais pas faire non plus parce que ça dépasse mes capacités littéraires, pourrait être fait dans un autre domaine, le domaine cinématographique. C’est le domaine de l’OUCINEPO. Je voudrais trouver un cinéaste à qui je puisse suggérer cette recherche.


J’en ai parlé à Chris Marker, ça l’intéresse mais il n’en a pas les moyens. J’en ai parlé à Alain Resnais – à un moment donné il voulait faire un film sur Harry Dickson dont j’aurais été le conseiller.


Voilà le film que j’aurais aimé faire : pas du tout le film d’esthète ou d’artiste, un film scientifique — je crois qu’un film vraiment scientifique peut être le comble de l’art dans certains cas. Ce serait justement l’histoire de la madeleine. Il faudrait donc reconstituer ce que Proust ne nous a pas dit. On commence par quelque chose de figuratif, un passage d’une minute tout au plus. Il va manger sa madeleine. Il la trempe devant les spectateurs dans sa tasse de thé, il la porte à sa bouche et elle entre en contact avec ses papilles gustatives.


Là, le film change. A ce moment-là, je voudrais user de deux procédés cinématographiques, inspirés en partie du procédé que j’ai utilisé dans mon sonnet sans verbe, substantif, adjectif : première chose, une partie de malaise, de vague à l’âme pour laquelle je réserve ce que je ferais d’une manière cinématographique. Ensuite, je voudrais prendre un certain nombre de films figuratifs correspondant à toutes les images qui auraient pu surgir, mais elles se mélangent les unes dans les autres et, parce qu’elles se superposent, on ne voit pas en sortir quelque chose. Superposition d’un très grand nombre d’images qui donne pratiquement du noir, aucune ne se dégage. Ensuite, en soustraire quelques-unes, les remettre, en remettre d’autres et, petit à petit, en enlever suffisamment pour qu’à la fin surgisse un jardin la nuit, un escalier et une chambre.


C’est l’idée que je me fais du fonctionnement de la mémoire : j’imagine qu’il doit y avoir une lutte entre des souvenirs qui, s’entrechoquant les uns les autres empêchent quoi que ce soit de significatif d’apparaître. Il y aurait donc des additions, des soustractions et à un certain moment il faudrait qu’on puisse deviner quelque chose, mais très fugitivement. Pour les moments de malaise et le moment où il fait le vide, ce ne sont plus du tout des superpositions incompréhensibles parce que trop nombreuses mais figuratives, mais du cinéma abstrait bien fait, avec des couleurs qui correspondent à tel sentiment ou à telle affectivité, à tel dynamisme. Des choses tout à fait générales. Ça pourrait intéresser plus d’un cinéaste mais je crois que ça coûterait assez cher. Voilà donc mon idée sur les oublis et la mémoire.


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la forme du menuet chez Mozart qui est la même que celle du scherzo chez Beethoven.


Beethoven a mis des scherzos (scherzi ?) et des menuets dans ses sonates. Les deux sont des mouvements à trois temps. MA


ce petit passage est assez original dans toute la littérature


La pervenche des Confessions (Livre VI) de Rousseau, la grive de Montboissier des Mémoires d’outre-tombe (Livre III, chapitre 1) de Chateaubriand ont dès longtemps précédé la madeleine de Proust comme opératrices de réminiscence. Ce qui diffère chez Proust : l’anagnorisis n’est pas immédiate.
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut–être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. (Du côté de chez Swann)

Alain Resnais – à un moment donné il voulait faire un film sur Harry Dickson


Ce film est demeuré un film fantôme. De ce projet ancien d’Alain Resnais (lecteur dans les années 30 des fascicules de ce comics américain, de Jean Ray)  on possède à présent les éléments :  voir Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat (ed.), Les Aventures de Harry Dickson. Scénario de Frederic de Towarnicki pour un film (non réalisé) par Alain Resnais [Nantes : Capricci, 2007].


mon sonnet sans verbe, substantif, adjectif


Sur ce sonnet (“La rien que la toute la”), voir ici même, chapitre 98.

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