Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

F. L. L. Les mathématiques modernes peuvent servir le patronat ou le prolétariat. En fait, les mathématiques peuvent servir celui qui veut s’en servir, comme l’énergie nucléaire peut servir aussi bien le militaire que le pacifique – à celui qui s’en sert d’en faire un bon usage, c’est un autre problème. Je crois que rendre mieux apte à distinguer des situations abstraites au sein de situations concrètes peut être mis au service de n’importe quelle cause.

J. B. Mesurez la différence qu’il y a entre votre point de vue sur les mathématiques modernes et celui d’un enfant de sixième. C’est quelque chose d’écrasant.

F. L. L. Exactement ! Mais le latin aussi, l’instruction même. On fait des programmes qui sont plus facilement supportables pour les enfants de familles d’un certain niveau, avec une bonne alimentation, des heures de repos. Plus on augmente le niveau d’instruction, plus on fait une sélection. Mais remplacez les maths modernes par les maths traditionnelles, vous aurez la même chose. Dans une société selon mes goûts et mes désirs, on mettrait des maths modernes – pas de la même manière – pour des enfants ayant les mêmes possibilités au départ et les armant pour mieux résoudre les problèmes de l’abstraction, rendre plus logique. Je pense que rendre plus logique est une chose importante et utile. Je mettrais la logique classique, celle d’Aristote, dans l’enseignement, apprendre aux gens à faire de bons syllogismes. C’est une toute petite partie de la manière de bien penser. J’ai fait l’expérience en famille de prendre des articles de journaux, les éditoriaux, ceux qui entendent présenter des idées avec logique, et constater les fautes de syllogisme. Donc, à mon avis, donner des leçons de logique classique est plus important que les maths et que beaucoup d’autres choses dans l’enseignement. J’ai trouvé quelqu’un qui était de mon avis là-dessus, quelqu’un qui a beaucoup de bon sens – à qui on peut faire quelques critiques assez graves à d’autres points de vue – c’est Staline. Staline est un esprit plein de bon sens – joint à une fermeté un peu terrible. Il pensait qu’il fallait mettre la logique dans l’enseignement élémentaire.

Je pense que si tout le monde apprenait la logique classique, les patrons exploiteraient d’une manière plus efficace et les ouvriers se révolteraient d’une manière plus efficace. Ça laisse le problème des objectifs et des buts. Même ma théorie du disparate va donner des armes à tout le monde, j’en suis persuadé, mais donner des armes ne suffit pas, il faut savoir comment s’en servir, pourquoi s’en servir.

J. B. La question est de savoir si on peut séparer les armes de tout objectif et si elles ne sont pas porteuses d’une certaine finalité.

F. L. L. Je n’ai pas de bonne réponse à cette question. Ce qui est certain, c’est qu’en dehors du maniement des armes, je tiens pour fondamental de ne pas se contenter de ce jeu intéressant et de viser les buts. Par contre, est-ce qu’elles portent en elles une finalité, je ne sais pas. Peut-être. À supposer qu’elles ne comportent pas en elles de finalité, il faudrait en donner une. Ne pas faire de mal aux gens, par exemple, est la finalité qui a dirigé ma vie. Si on me démontre que telle ou telle arme comporte en elle une finalité que je désapprouve, à ce moment il s’agira de combattre l’arme, peut-être supprimer les mathématiques, peut-être supprimer l’instruction, peut-être supprimer le disparate. Pourquoi pas ? Je ne peux pas répondre à cette question, je n’en connais pas le fond. Je ne suis pas sûr d’avoir raison, j’ai fait un choix, mais est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux revenir à une vie primitive par exemple ? Je n’en sais rien et je n’en ai pas envie, mais peut-être que l’homme aurait eu intérêt à rester singe. Je n’en sais rien…. Je suis parfaitement incroyant et je ne peux pas répondre à cette question. Simplement, j’écoute ma sensibilité et elle me porte à tenir compte d’autrui, j’ai le plus grand désir de tenir compte d’autrui, mais je n’ai pas une tête philosophique. Je continue à aimer les mathématiques et à souhaiter qu’elles soient répandues autour de moi en espérant qu’elles ne transportent pas avec elles une finalité comme celle que nous craignons, et en étant à peu près sûr qu’elles peuvent servir au bien comme au mal, comme la langue.

Faut-il apprendre à lire et à écrire ? Je n’en suis pas sûr, mais notre société est partie pour le faire, et il ne faut pas que ce soit certains plutôt que d’autres qui en aient le monopole, et laisser le monopole des mathématiques modernes à des exploiteurs me paraîtrait regrettable. Il y a deux manières de lutter contre cela : supprimer les mathématiques modernes ou bien les transporter de l’autre côté – ça me paraît plus facile.

J. B. De toute façon, nous n’avons pas le choix.

F. L. L. Tout à fait d’accord, et distribuer des armes à tout le monde me paraît beaucoup plus commode que de les supprimer.

Commentaires

F. L. L. J’ai découvert la peinture d’une manière très différente de la musique. Ce sont d’ailleurs des choses que je ressens différemment et qui correspondent à des étapes de maturité très différentes. N’exagérons pas…