Entretiens avec François Le Lionnais Oulipo

Tout cela fait partie du disparate, ça fait partie d’une culture, mieux, d’un mode de préhension de la vie.

Donc, à partir du lycée, j’ai cultivé le disparate pour le plaisir. Ensuite, à l’université, puis dans mes différentes activités, j’ai continué. C’est une manière d’être qui enrichit tellement, c’est au fond la manière multidimensionnelle de Marcuse. Il a bien vu les défauts de l’homme unidimensionnel, mais combien envisage-t-il de dimensions ? Je ne suis pas sûr qu’il en envisage autant.

C’est plus tard que j’ai découvert l’utilité pratique du disparate. Après y avoir trouvé du plaisir, j’ai mieux réussi certaines choses. Chaque fois que je me suis trouvé dans des fonctions, j’ai apporté dans ces fonctions, outre des capacités intellectuelles — celles de quelqu’un qui est directeur de je ne sais quoi, qui n’est pas forcément un imbécile, qui n’est pas forcément un aigle – des possibilités que d’autres n’avaient pas parce qu’ils manquaient de disparate. Ça m’a été extrêmement précieux, et finalement, on m’a payé pour cela. Après la guerre, j’ai été payé pour faire des choses très différentes. A l’Ecole supérieure de guerre, par exemple, ou comme conseiller du gouvernement indien où j’ai trouvé d’un seul coup toutes les possibilités de leur offrir une demi-locomotive et une demi-auto – cette fois-là, j’ai gagné à peu près un million de centimes dans la matinée.

Quand j’étais à l’UNESCO, j’avais été envoyé comme conseiller du gouvernement indien pour leur faire un musée des sciences et des techniques à Calcutta. Il a fallu être derrière l’architecte pour faire les plans, ensuite, derrière le futur directeur pour lui dire ce qu’il faudrait y mettre, un genre Palais de la découverte en un peu plus vivant. Nous étions tout à fait d’accord sur les objectifs ; nous voulions que les gens qui visiteraient ce mélange de Palais de la découverte et de Conservatoire des arts et métiers puissent, dans la mesure où nous aurions le visiteur idéal, un Indien qui n’a pas de formation, pas de culture, pas de connaissances – peut-être analphabète, peut-être pas, de préférence pas, pour qu’il puisse lire les pancartes – en sortir avec l’idée que si on veut améliorer son existence, notamment manger mieux, s’habiller mieux, travailler moins ou moins durement, faire ce qu’on veut dans la vie, un élément fondamental est de posséder des techniques et d’en être le maître. Etre maître de la production à l’aide de ces techniques. Si on veut posséder ces techniques, il faut avoir une connaissance scientifique du monde extérieur ; si on veut connaître bien le monde extérieur, il ne faut pas écouter les religions, toutes sortes de superstitions. Il faut regarder des instruments et faire des raisonnements. Qu’est-ce que l’instrument ?

Tout part de nos sens : ce qu’on voit, ce qu’on sent, ce qu’on touche. Autrement dit, je voulais faire partir l’Indien qui allait visiter ce musée du fait qu’il a un corps et des organes des sens, qu’il s’en serve pour mieux connaître ce qu’il a autour de lui et ne pas croire tout ce qu’on peut lui raconter ; de là, monter à un niveau scientifique, technique, et ensuite, à une libération sociale. C’était, en gros, l’idée que j’avais et qu’ils ont acceptée. Il s’agissait de savoir quelles expériences on montrerait, quelles explications les accompagneraient, il s’agissait aussi de former ceux qui devraient donner ces explications, etc. Ça faisait tout un programme, et ça m’avait assez intéressé. Ma mission de l’UNESCO s’est terminée, j’ai dû rentrer, mais un tas de choses manquaient encore. Il leur fallait trouver les choses à montrer, les appareils ; il ne fallait pas que ce soit une exposition de pages de livres collées au mur ! Je me souviens que la veille de mon départ, j’ai vu un combat de vautours absolument magnifique. Je leur ai conseillé de demander aux pays riches de leur offrir un certain nombre de choses, et je leur en ai fait une liste. Ils ont demandé à l’UNESCO de renouveler mon contrat, mais ce n’était pas possible – les contrats de l’UNESCO sont connus deux ou trois ans à l’avance, de sorte que lorsque je suis arrivé, pendant deux ans j’ai réalisé le programme de mon prédécesseur, et deux ans après mon départ, on réalisait mon programme – alors, ils m’ont proposé de me prendre comme conseiller auprès du gouvernement indien. Ça prouve qu’ils étaient très contents de ce que je leur avais fait, puisque, cette fois, c’est eux qui me payaient, alors que la première fois, c’était gratuit. Ils m’ont demandé si je pouvais leur trouver le plus possible des objets que je leur avais conseillé d’avoir, et il m’ont offert une commission importante sur les choses que je leur obtiendrais gratuitement.

J’ai téléphoné à Louis Armand que je connaissais très bien, et je lui ai dit que je voudrais avoir une demi-locomotive du dernier modèle – une demi-locomotive coûte plus cher qu’une locomotive entière, il faut la couper par sa tranche – et il me l’a accordée ; j’ai téléphoné le même jour à Dreyfus, qui était jusqu’à il y a peu de temps le P. D. G. de Renault, et je lui ai demandé une demi-Renault. Je l’ai obtenue aussi ; j’ai téléphoné à Pierre Piganiol qui était le conseiller scientifique de Saint-Gobain pour lui demander une maquette intéressante à montrer. Il avait une maquette d’un atelier d’extrusion plastique, une maquette importante, avec des petits moteurs qui tournaient bien, qui valait déjà une certaine somme. Dans ma matinée, j’ai gagné à peu près un million de centimes – n’exagérons pas, il m’a fallu travailler tout de même un petit peu ensuite.

Là aussi, c’est un bénéfice du disparate. Je pouvais parler avec Armand, avec Dreyfus, avec Piganiol, etc.. et avec les gens de Calcutta.

Donc, utilité pratique du disparate, on me paye pour des choses différentes. On m’a payé – très peu, c’est vrai – comme conseiller scientifique des musées nationaux, c’est-à-dire pour des connaissances picturales, etc.. et pour un tas d’autres choses.

J. B. Vous m’avez parlé de Brasilia.

F. L. L. Effectivement, mais c’est plutôt une confusion ou une erreur qui a fait que j’ai été appelé – je m’en suis félicité. On s’est trompé, on m’accordait une compétence dans un domaine où personne n’était compétent à cette époque-là. Il y a près de vingt-cinq ans, la recherche opérationnelle appliquée à l’urbanisme… je savais que ça existait, j’avais lu des articles à ce sujet. J’étais comme l’amateur qui vient de s’instruire à un niveau de bonne vulgarisation et qui est appelé comme expert – et dans un domaine où il n’y en avait pas. Effectivement, ça m’a servi. J’ai mieux connu la recherche opérationnelle et l’Association des critiques d’art et ça m’a valu de survoler Brasilia en hélicoptère avec Niemeyer à une époque où le bassin n’était pas rempli d’eau et où l’eau coûtait plus cher que le whisky.

Depuis trente ans, on ne m’a payé que pour cela. Ce qui me parait le plus important, et ce à quoi devrait servir ce livre, ce n’est pas seulement le disparate-plaisir, pas seulement le disparate-sécurité dans la vie face à la fugacité, à la mobilité des moyens de gagner sa vie, c’est la possibilité d’être vraiment multidimensionnel dans la manière de sentir et de penser. C’est ce que j’appelle le disparate organisé et le disparate dominé. C’est le but du livre et c’est ce qui fait que j’ai accepté de le faire. Au début, Sancho Pança était très réticent et Don Quichotte aussi, puis, la discussion de l’un avec l’autre a fait que je me suis rendu compte que ça valait la peine. Je crois que je peux donner quelque chose. Raconter mon expérience dans la mesure où elle aboutit à proposer d’atteindre un niveau où le disparate est organisé et dominé revient à ce qu’un cobaye raconterait des expériences qu’on a faites sur lui qui ont rapporté quelque chose à la médecine. Je suis un auto-cobaye, le cobaye et le médecin. Je crois que ça peut apporter quelque chose.

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