L’Académie des sciences et la Commune de Paris Michèle Audin

Gustave Flourens était un personnage dont tout un chacun, dans ce milieu, avait entendu parler.
À cause, d’abord, de Pierre Flourens, son père, le secrétaire perpétuel qu’avait remplacé Dumas. Si ce physiologiste avait été si célèbre, en son temps, qu’on l’avait même préféré à Victor Hugo, le 20 février 1840 (au quatrième tour quand même) lors d’une élection à l’Académie française, à vrai dire, sa candidature avait été suscitée pour faire échec à celle d’Hugo, on se souvient surtout de lui aujourd’hui pour le jeune porc dont il avait nourri la mère, pendant les quatre-vingt-quatre derniers jours de la gestation, avec des aliments mêlés de garance, afin de vérifier expérimentalement qu’il existe une relation directe entre le fœtus et la mère, et dont le squelette, entièrement coloré en rouge, a été conservé.
La carrière de Gustave, le fils, sembla commencer plutôt bien, puisqu’il donna un cours au Collège de France à l’âge de 25 ans, mais il en fut rapidement exclu à la demande du clergé. La suite fut elle aussi assez agitée.
Il participa – militairement – à l’insurrection crétoise de 1866. Il fut de ceux qui tentèrent de transformer les obsèques de Victor Noir, en janvier 1870, en une insurrection qui renverserait Napoléon III, et dut fuir à l’étranger De retour après la proclamation de la République, il participa à l’émeute du 31 octobre 1870, fut emprisonné… En 1871, il était élu à la Commune et membre de la commission militaire, chargé de la défense de Paris.

Il s’impose de laisser ici la parole à Lissagaray :

Flourens fut surpris dans Rueil. Depuis le 18 mars, cet exubérant était devenu taciturne comme s’il sentait les approches de l’ombre.


– Vous allez quand même dire pourquoi il a été tué?

Le lecteur à nouveau. Et là encore, c’est lui qui a raison. Ce fut une sortie des communards contre Versailles. Mal préparée, et un désastre.

Reprenons, donc. C’est au cours de la sortie de la Commune contre Versailles le 3 avril – déjà trop tardive, mal préparée, désastreuse, qu’il fut tué.

Lissagaray :

Après la débandade il refusa de rentrer, descendit de cheval et suivit tristement le rivage de la Seine, ne répondant pas à Cipriani, son ancien camarade en Crête, jeune et vaillant Italien prêt à toutes les nobles causes et qui le conjurait de se réserver. Las et découragé, Flourens se coucha sur la berge et s’endormit. Cipriani avisa une maisonnette voisine près du pont de Chatou, fit prix d’une chambre où Flourens le suivit, déposa son sabre, son revolver, son képi, et se jeta sur le lit. Un individu envoyé en reconnaissance les dénonça et une quarantaine de gendarmes cernèrent la maison. Cipriani, le premier découvert, veut se défendre, est assommé. Flourens, reconnu à une dépêche trouvée sur lui, est conduit sur le bord de la Seine où il se tient debout, tête nue, bras croisés. Un capitaine de gendarmerie, Desmarets, accourt à cheval, hurle : « C’est vous, Flourens, qui tirez sur mes gendarmes ! » et se dressant sur les étriers, lui fend le crâne d’un coup de sabre si furieux qu’il lui fit deux épaulettes, dit un gendarme qui avait le mot jovial. Cipriani encore vivant fut jeté avec le mort sur un petit tombereau de fumier et roulé à Versailles où les amies des officiers vinrent flairer le cadavre. Ainsi finit sa course ce bon chevalier errant que la Révolution aima.

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Couverture : La Vie mode d’emploi
de Georges Perec


La figure du 10 avril :


et L = (C F) $ \cap $ (E B).