L’Académie des sciences et la Commune de Paris Michèle Audin

Michèle Audin

Un Américain à Paris, Simon Newcomb, astronome et géomètre. Un regard extérieur ? Peut-être pas tout à fait. Simon Newcomb séjournait à Paris pour, à l’Observatoire, observer et calculer. La Terre et le Soleil, en tête à tête avec Kepler, ce serait si simple, l’une dessinant une ellipse dont l’autre occuperait l’un des foyers. Mais ils ne sont pas seuls, et la présence en quelque sorte indiscrète de la Lune perturberait un tant soit peu cette belle harmonie. En ce temps-là, le grand spécialiste de la Lune et de son mouvement, c’était Charles Delaunay. Quant à Simon Newcomb, c’étaient les perturbations de ce mouvement, celui de la Lune, par les autres planètes, qui l’intéressaient.

Un Américain à Paris, Simon Newcomb, trente-six ans. Canadien à l’origine, il était devenu américain ; il l’était déjà ou en tout cas habitait déjà les États-Unis pendant la guerre de Sécession – une guerre civile, d’un autre genre que celle qui allait commencer, qui avait commencé, mais une guerre civile quand même. C’est d’ailleurs à cette guerre qu’il avait dû son poste d’astronome à l’Observatoire de la Marine à Washington, obtenant la place laissée libre par quelqu’un qui avait démissionné par sympathie pour les confédérés.

L’histoire ne dit pas si Newcomb a rencontré Hermite ou Faye, mais c’est probable, un Américain, ce n’était pas si commun, en ce temps-là, Hermite, le « mathématicien principal », Faye, un astronome en vue, avaient peut-être eu la curiosité de le voir. Il ne put pas les voir à l’Académie des sciences la semaine suivante. De Faye, on verra qu’il avait quitté Paris. Avant Newcomb. Car Newcomb n’est pas resté. À quelle date précise il a fui Paris et s’il a fui par crainte des barricades et de la Commune ou par peur des obus versaillais, l’histoire ne le dit pas non plus, elle se contente de noter qu’il n’avait pas fui les bombardements prussiens. Simon Newcomb, astronome américain, amateur d’algèbre, actif et aguerri, accueilli par l’Académie et accoutumé à ses alentours, affolé par l’ampleur de l’anarchie, accablé, familier de Faye, aux peu fictives facilités, fuyant frileusement la foison des fédérés faméliques, les farandoles de farouches fantassins fourbus, les fangeux et funestes faubourgs, fuyant la France.

Il connaissait forcément Delaunay, il n’y avait pas tant d’astronomes présents à l’Observatoire et ils se connaissaient tous, il aurait pu lui confier son manuscrit, ou venir le remettre entre les mains de Léonce Élie de Beaumont, le Secrétaire perpétuel. Mais non, il l’apporta lui-même à la séance du 3 avril, à laquelle il assista. Mais pas à celle du 27 mars. Cette semaine-là, il devait terminer de rédiger. Ensuite… Simon Newcomb, un expert, éreinté par l’écriture de son éblouissante ébauche, ému par l’envahissement des églises, effarouché par l’effervescence égalitaire, effrayé par l’émeute et les émeutiers, les directives douteuses, la discorde dramatique, le durable durcissement, la domination de la domesticité, les drôlesses dynamiteuses, décidant de disparaître, la dissolution donc la disparition.

Puisqu’il est question ici d’astronomes, et puisqu’aussi nous avons mentionné, indépendamment il est vrai, Urbain Le Verrier et Jules Verne, signalons que l’astronomie, et en tout cas la mécanique céleste, étaient à la mode dans le public, comme le prouve le succès de de la Terre à la Lune, qui a déjà été cité, et de bien d’autres livres, et, il faut le dire, c’est en grande partie au triomphe de Le Verrier découvrant en 1846, « au bout de sa plume » (comme avait dit Arago, puisqu’en effet il en avait prévu l’existence et l’emplacement par un calcul), la planète Neptune que cette mode était due.

Ce jour-là, le 27 mars 1871, Le Verrier ne participa pas à la séance. Échangea-t-on des nouvelles dans l’antichambre ? Malgré l’ordre donné par Versailles, les agents de change avaient décidé d’ouvrir la Bourse. La Banque de France était ouverte elle aussi. Les insurgés avaient assassiné, on le disait, deux généraux, peut-être trois. Mais les boutiques avaient rouvert et les cafés avaient retrouvé leur clientèle. On pourrait à nouveau se promener dans le jardin des Tuileries, visiter les musées, fermés depuis le 4 septembre, cela se disait aussi. Le jeune Flourens avait été élu membre de la Commune, on avait bien fait, commentait-on sans doute, de lui interdire de donner des cours au Collège de France. Ces messieurs devisèrent-ils, tous savants qu’ils étaient, de ces signes troublants, simultanément, à quelques heures près, à la proclamation de la Commune, un bolide avait traversé la nuit (les bolides traversent la nuit, eux aussi), plusieurs nouvelles lettres en faisaient foi, la nouvelle planète qui avait été découverte à Bilk (des observations faites à Paris arrivaient à l’Académie des sciences), un tremblement de terre ébranlait la ville de Preston, dans le Lancashire, ce que l’Académie s’apprêtait à enregistrer avec calme comme un symptôme du temps, ainsi que l’apparition exceptionnelle d’une aurore boréale en Italie en février ?
pour « tourner la page »
et accéder à la suivante
cliquer sur le début de son titre
qui apparaît à doite de l’écran

Couverture : L’Officiel du 27 mars 1871

La figure du 27 mars :



Soient N = (A F) $ \cap $ (E D),

Sur l’ellipse, qui symbolise la salle des séances de l’Académie des sciences, les six points A, B, C, D et E sont les six académiciens présentés dans le chapitre « 20 mars ». Le point N représente l’astronome américain Newcomb.

Contraintes suivies: