L’Académie des sciences et la Commune de Paris Michèle Audin

Michèle Audin

À quoi bon énumérer ces personnages, à quoi bon les qualifier, les résumer, les caricaturer d’une ou deux phrases arbitraires, eux, des scientifiques compétents ?
Par respect pour le fait qu’ils étaient présents. Il n’est pas impossible que l’un ou l’autre d’entre eux ait éprouvé des sympathies pour la Commune. Il est au moins probable que l’un ou l’autre a été, comme par exemple Victor Hugo, qui écrivait, en ces jours

Conclusion : cette Commune est aussi idiote que l’Assemblée est féroce. Des deux côtés, folie. Mais la France, la République et Paris s’en tireront

profondément républicain, ait condamné la répression, de ces choses se sont vues. Repensons à ce qu’avait écrit S* le 2 mai : quelles que puissent être leurs opinions politiques… Et aussi : à tous merci.
Indépendamment des possibles positions prises par les uns ou par les autres, cette liste elle-même ne manque pas d’intérêt. On y voit l’importante présence de « ceux du Muséum », Delafosse, qui s’occupait des galeries de minéralogie et de zoologie, Milne-Edwards, de la ménagerie, Decaisne, des serres et des jardins, de Quatrefages pour la galerie d’anthropologie, tous quatre (ainsi que Chevreul, exceptionnellement absent ce 15 mai) étaient logés au Muséum, mais Blanchard, qui habitait plus loin, appartenait au même groupe. On y devine aussi des différences d’origine sociale, des familles, un astronome et son gendre, astronome lui aussi, mais pas seulement des familles au sens strict du terme, Roulin, Chasles et Bienaymé signent l’un à la suite de l’autre, peut-être parce qu’ils devisaient ensemble avant d’entrer dans la grande salle – trois anciens polytechniciens, Roulin et Bienaymé, de la promotion 1815, Chasles, de la promotion qui avait si bravement défendu la barrière du Trône contre les armées étrangères en mars 1814 avec ses vingt-huit canons, les jeunes polytechniciens bonapartistes devenus les vieux académiciens. Sur les dix-huit présents du 15 mai, sept étaient d’ailleurs d’anciens polytechniciens, deux d’anciens normaliens, la moitié, les autres, avaient suivi des formations plus variées.
Les itinéraires politiques de ce dix-neuvième siècle furent assez divers, les accusations, parfois suivies de réhabilitations, aussi – les séances de l’Académie des sciences se déroulaient sous le regard de pierre de Gaspard Monge, qui avait été exclu de la confrérie par Louis XVIII lors de la Restauration, aussi bien que sous celui de Cauchy, qui y avait été nommé par le fait du prince (du même prince, Louis XVIII). Symétriquement à Monge par rapport à Colbert, trônait Napoléon Bonaparte, qui avait été élu membre de l’auguste assemblée le 5 nivôse an VI (ou le 25 décembre 1797).
Si nous connaissons assez bien les idées politiques conservatrices de beaucoup de membres de l’Académie des sciences, il n’est même pas exclu nous l’avons dit que certains autres aient été favorables à la Commune. Parlant du 21 mars, Lissagaray décrivait la situation, très nette, disait-il, ainsi :

À Paris, le Comité central. Avec lui tous les ouvriers, tous les hommes généreux et clairvoyants de la petite bourgoisie.

Et il y avait en effet des hommes généreux et clairvoyants même en dehors de la classe ouvrière. Parmi les onze mille francs-maçons qui ont défilé à Paris, des Tuileries à la Bastille par la rue de Rivoli, puis par les Grands boulevards jusqu’à l’Arc de Triomphe le samedi 29 avril, pour exprimer leur soutien à la Commune avant de s’armer pour la défendre, beaucoup venaient des mêmes milieux sociaux que nos académiciens.

Puisque l’École polytechnique et les opinions (anciennes) de certains de ses (anciens) élèves ont été mentionnées, arrêtons-nous un instant sur les polytechniciens. Arrivés de Bordeaux à Paris seulement le 15 mars, les élèves de la promotion de 1870 ne pouvaient rien comprendre à ce qui se déroulait autour d’eux. Seuls quatorze d’entre eux prirent position, dit-on, pour le Comité central. Début avril, tous étaient à nouveau en province, à Tours cette fois. Il reste que 14 élèves, sur 151, c’est bien peu. Le temps glorieux des polytechniciens participant aux révolutions était révolu. Parce que l’ère des révolutions bourgeoises l’était aussi ? Quelles positions les polytechniciens avaient-ils pris en juin 1848 ?

On sait pourtant que des savants, comme Gustave Flourens, que nous avons vu mourir en avril, ou Élisée Reclus, qui avait été arrêté par les Versaillais et faisait partie des francs-maçons, étaient du côté de la Commune. Ferdinand Buisson, jeune agrégé de philosophie qui fut plus tard un des fondateurs de la ligue des droits de l’homme et de celle de l’enseignement, travaillait aux Batignolles à un projet d’enseignement pour les filles. Eugène Catalan, connu comme « très à gauche », d’ailleurs franc-maçon lui aussi, et qui s’était demandé si d’autres nombres entiers que 9 et 8 (32 et 23) étaient solutions de
$$x^p-y^q=1$$

était en Belgique. Le mathématicien Charles-Ange Laisant, qui n’avait pas encore trente ans, mais qui fut plus tard réputé lui aussi « d’extrême gauche », était-il partisan de la Commune ? Militaire et hors de Paris, il ne put en tout cas pas y participer. Parmi les tués des combats de Meudon, début avril, le lieutenant Chatelet, du 61e bataillon, 4e compagnie, était un professeur de mathématiques qui, l’Officiel le signala, n’avait pas plus de quarante ans.  Quant à Raoul Rigault, qui fut tué le 24 mai, il avait interrompu sa préparation à l’École polytechnique pour se mettre à la politique. Ne parlons pas de Vallès, ne mentionnons pas Courbet. Mais Corot, Daumier, Millet… et Manet, de loin, qui fit deux lithographies,  barricade, massacre. Beaucoup d’entre nos protagonistes devaient quand même, comme Goncourt, attendre l’assaut comme une délivrance qui ne venait pas. Mais d’autres ont vécu ces quelques semaines très calmement. Ce fut le cas par exemple du mathématicien Gaston Darboux, qui n’était pas encore académicien, mais qui le devint quelques années plus tard, et fut même secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences après la mort de Joseph Bertrand. Il était encore, en 1871, un jeune professeur de lycée. Darboux semble être allé travailler normalement jusqu’au lundi 21 mai compris, et commenta, quelques temps après :

Les communards paraissent d’une taille de plus en plus gigantesque. Ils étaient bien drôles, à la fin seulement ils ont été terribles.

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Couverture : L’histoire de la Commune de 1871,
de Prosper-Olivier Lissagaray
 
 La figure du 15 mai :



= [A,T,N,F].