L’Académie des sciences et la Commune de Paris Michèle Audin

Michèle Audin

Il y avait eu de quoi discuter dans l’antichambre, mais mentionna-t-on la réouverture, le matin, de la Bibliothèque Nationale ? Les cours de l’École de médecine qui n’avaient plus lieu parce que les professeurs avaient abandonné leur poste ? L’interdiction des journaux le Soir, la Cloche, l’Opinion nationale et le Bien public ? S’attrista-t-on du décès de Paul Barroilhet, le baryton de l’Opéra, que l’on avait entendu dans la Favorite et qui, disait-on, était mort en jouant aux dominos ? S’inquiéta-t-on de la mise en vente par anticipation des morceaux de la colonne Vendôme qui pourtant était toujours debout ? Et, à propos, un de ces messieurs de l’ouest de Paris mentionna-t-il les éclats de bombes et d’obus versaillais dont des enfants des rues faisaient le commerce près de la barrière de l’Étoile ? Un autre exprima-t-il violemment un sentiment de haine contre les gamins des rues ? Avait-on des informations sur le pillage de la maison de M. Thiers ? l’un émit-il l’opinion qu’il ne s’agissait pas d’un pillage mais d’une fête, ainsi que le confirmerait l’image que l’Illustration publierait le 6 mai ? Savait-on qu’à Londres un meeting de soutien à la Commune avait réuni trente mille personnes ?
On n’aurait plus de pain frais le matin puisque le travail de nuit dans les boulangeries était désormais interdit – au moins quand le décret serait appliqué – mais il ne fallait pas s’inquiéter pour l’approvisionnement en viande, puisque six cents bœufs étaient arrivés à Paris (en chemin de fer). Avec les minutes des longs débats de la Commune, cette matière abondante avait repoussé le compte rendu de la séance de l’Académie des sciences au Journal Officiel du mercredi 26.

Le journaliste S* continua à assister aux séances, il continua à écrire des comptes rendus que l’Officiel continua à publier. Puisque la version « versaillaise » de ce journal a été mentionnée, signalons que son article sur la séance du 24 avril fut le dernier – nous verrons pourquoi – que ce faux, cette réimpression falsifiée de l’Officiel reproduisit. Et laissons la parole à S*.

Présidence de M. Delaunay. La lecture du procès-verbal donne lieu à une observation de M. Chevreul. L’illustre académicien tient à constater de nouveau, à propos du désaccord qui paraît exister entre M. Milne-Edwards et lui, qu’il n’est point partisan absolu de la classification radiaire à l’exclusion de tout autre système ; qu’il ne nie pas l’utilité des études embryologiques pour la recherche des caractères différentiels des espèces ; mais qu’il est heureux d’avoir eu l’occasion de bien faire comprendre la nature de son propre travail, et de montrer qu’il diffère essentiellement au fond de celui de son savant critique.
M. Élie de Beaumont, secrétaire à perpétuité, dépouille la correspondance.
M. Brachet, qui a pour associé M. Émile Serres, adresse une note sur les propriétés des verres à base de sesquioxyde de fer, qui peuvent, comme ceux à base d’uranium, dont il a été question à la dernière séance, servir utilement dans la fabrication des lampes électriques, en combattant les effets des radiations ultra-violettes de la lumière qui fatigue la vue des travailleurs dans les ateliers.
M. Stanislas Meunier envoie un mémoire sur le métamorphisme des météorites.
Notre savant confrère a étudié, par l’analyse, la matière noire d’un grand nombre de météorites, et il est parvenu à réaliser par la synthèse la plupart des types dont il avait pu constater exactement la composition. Il vient d’en trouver deux nouveaux, et les résultats auxquels il est arrivé, depuis qu’il se livre à ces expériences, l’ont amené à constater que la reproduction artificielle des divers types peut être obtenue par les différents degrés de chaleur auxquels on peut soumettre la matière dans un foyer intense.
M. Charles Emmanuel adresse un pli cacheté.
M. Egger a la parole, pour lire un travail intitulé: Observations critiques sur l’emploi des termes empruntés à la langue grecque dans la nomenclature et le langage scientifique. Au XVIe siècle, dit le savant professeur, il n’y avait dans la langue française qu’un mot grec sur 700, et encore étaient-ils tous ou presque tous méconnaissables, parce qu’ils avaient été profondément modifiés par le latin, qu’ils avaient dû traverser avant d’arriver jusqu’à nos ancêtres.
Aujourd’hui, le nombre de termes tirés du grec a considérablement augmenté, soit qu’ils aient aussi passé par la langue latine, soient qu’ils aient été introduits dans la nomenclature scientifique par les savants qui avaient besoin de dénommer un produit nouveau, ou traduire par le langage une idée qui n’avait pas encore été exprimée.
Et le grec a cela de bon, qu’il se prête extrêmement bien au groupement harmonieux et grammatical des termes qui doivent concourir à la formation d’un mot composé.
Mais, tout en reconnaissant la nécessité de la bonne connaissance du grec pour la bonne compréhension d’une grande partie des termes scientifiques, le savant helléniste veut signaler l’inconvénient des abus, et surtout des formations irrégulières.
Suivant lui, d’abord quand un mot nouveau n’est pas utile, il ne faut pas le créer.
Si la langue française possède un mot représentant bien l’idée qu’on veut exprimer, il doit suffire. Il ne faut pas surcharger la langue d’expressions qui n’ajoutent rien à la pensée et pour le seul plaisir d’avoir un ou plusieurs synonymes. Cependant un grand nombre de savants ne se sont pas privés, depuis plusieurs années de fabriquer ainsi des termes inutiles, par le seul désir de mettre au jour une expression nouvelle.
Il n’y a pas même jusqu’aux antiquaires qui n’ont été piqués de cette tarentule, et l’on ne peut s’empêcher de sourire lorsqu’on lit sur les catalogues des musées d’antiquités, des sujets de tableaux libellés de telle manière que le public, souvent illettré, pour lequel ils sont faits, n’en comprend pas le premier mot.
Il y a encore certains noms qui seraient préférables si on les traitait d’une racine française, plutôt que de la racine grecque correspondante. Ainsi ballonnier vaudrait mieux que aérostier.
Mais c’est surtout dans les mots de formation hybride, c’est-à-dire tirés du grec et du latin, que se fait remarquer l’oubli des règles de la linguistique.
Dans la nomenclature du système métrique particulièrement, la fantaisie a introduit des termes mal formés, et c’est d’autant plus regrettable que ces termes auraient dû faire le tour des nations civilisées avec le beau système de calcul créé par la France. Au lieu de cela, les Grecs modernes, ne pouvant comprendre la signification des termes inventés chez nous, ont été obligés de les remplacer par d’autres formés d’une manière régulière et conforme à la syntaxe et au génie de leur langue. Chose significative, la Grèce est le pays où les néologismes scientifiques adoptés en France sont le moins en usage.
M. Egger ne veut pas insister davantage sur les inconvénients des fautes commises par le passé dans cet ordre d’idées ; mais il tient à faire ressortir, contrairement à l’opinion admise dans l’Université lors de la bifurcation des études, que l’étude du grec est indispensable, surtout pour les jeunes gens qui se destinent à l’étude des sciences. Il faut que dans leurs travaux ultérieurs ils sachent comprendre la formation et recon-naître la valeur exacte des nombreux termes nouveaux qui ont été tirés du grec.
Le savant professeur pense aussi que tous les hommes de science devraient s’entendre pour ne former que des mots en accord avec les principes de l’organisme grammatical, et qui soient dignes d’être adoptés en France et à l’étranger.

M. Chasles présente quelques théorèmes sur diverses courbes, et dans lesquels se présentent diverses conditions de perpendicularité.
M. Delaunay lit une note sur le calcul de quelques nouveaux termes du coefficient de l’équation titulaire de la lune.
En 1859, le savant académicien avait déterminé 12 termes. Il en a déterminé 8 de plus depuis lors. Ce nombre relativement restreint s’explique par la longueur et la difficulté des calculs nécessaires pour la détermination de chaque terme nouveau.
M. Maumené lit un travail sur les produits de la combinaison du sucre et du sel marin. Les cristaux de saccharate de chlorure de sodium qu’il a obtenus avaient un volume exceptionnel. L’auteur saisit l’occasion de cette lecture pour donner un coup de patte à la théorie des équivalents chimiques de M. Dumas, et cette critique, aussi courte que nette, excite les sourires des membres de l’Académie.
M. Zaliwski lit une note complémentaire sur le travail qu’il a présenté dans la dernière réunion.
La séance est levée à cinq heures.

 
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Couverture : Une page des Comptes rendus
du 24 avril 1871
(quelques-uns des termes supplémentaires de Delaunay)

La figure du 24 avril :



Démonstration. Soient S = (A B) $ \cap $ (C F) et T = (C D) $ \cap $ (A F).

Contraintes suivies: