L’Académie des sciences et la Commune de Paris Michèle Audin

Michèle Audin

Je dois le préciser ici, si Charles Hermite et Joseph Bertrand ne se sont pas toujours très bien entendus, peut-être parce que l’un était très au-dessus du lot et l’autre pas, ils étaient beaux-frères. Madame Hermite, je vous reparlerai de Madame Hermite, était née Louise Bertrand, elle était la sœur de Joseph.
Puisque j’en suis aux précisions, laissez-moi mentionner ici une relation peut-être plus cachée, entre Michel Chasles et Charles Delaunay, le premier auteur du Traité des coniques, un traité que l’on peut toujours lire, contrairement à celui de Pascal, qui a disparu, et l’autre empêchant, par le mouvement de la Lune, la Terre de tourner simplement sur une ellipse autour du Soleil, ce que je dis étant très exagéré, puisque la Lune aurait perturbé sans Delaunay, mais comment Delaunay aurait-il vécu sans la Lune, ça je ne le sais pas.

Car il y a un « je », qui apparaît ici, je c’est moi. Attention, ce « moi » n’est pas l’auteure, qui parle d’elle-même à la troisième personne, il y a désormais quelqu’un d’autre qui raconte cette histoire, une narratrice qui dit je, moi, qui regarde Hermite et Bertrand, qui admire Chasles et Delaunay. Elle est la lettre M de la figure, M comme « mathématicienne », comme « mystère », comme « moi »… Moi auteure avouée, aventureuse, audacieuse aussi, en cet avril avocate avertie de l’avenir, attentive à l’atmosphère, attristée par les attaques, ambulancière amatrice, brancardière badigeonnant et bandant les blessés baraqués et barbus, des baumes, sur les balafres, sur les blessures au bas-ventre, en badinant, batifolant, en bafouillant des balivernes, en balbutiant des bagatelles, barbaries de la bataille, bientôt bannis bientôt bagnards. Moi calculatrice compétente au caractère chaleureux, calligraphiant à la chandelle chiffres, cardinaux, un corollaire de Cauchy, crayonnant cercles, centres et circonférences, coniques et cardioïdes, mon cœur, cogitant, corrigeant, comptant, cherchant les concepts, le chaos déjà, débutante décidée et dégourdie, divisant ou démultipliant, découvrant de délectables différentielles, en déduisant des démonstrations, demoiselle donc, dame ! dangereuse et débauchée, demain la débâcle déjà le départ.

Entraînée par un guide improvisé, tout émoustillé à l’idée de me montrer son domaine, je suis montée jusqu’au sixième étage du bâtiment de l’autre côté de la cour, sous les toits, et j’ai regardé par la fenêtre, les deux salles, antichambre et petite salle des séances, chacune avec ses trois fenêtres et son toit semi-cylindrique, symétriques par rapport au rectangle imposant de la grande salle, avec ses cinq fenêtres. Mais c’était plus tard, bien plus tard, j’ai aussi visité l’antichambre et la grande salle des séances, et je me suis rendue sous la coupole, mais pour une cérémonie, pas pour une visite des lieux de la vie quotidienne, ou pour mieux dire, hebdomadaire. Oui, c’est seulement dix-huit ans après la Commune que j’ai pu visiter les bâtiments du quai Conti.

Ce dont les savants avaient pu parler ce jour-là, ce qui concernait l’actualité et dont ils avaient parlé, je pouvais l’imaginer. La Commune réorganisait le service postal. La circulation était devenue possible sur la place de l’Hôtel de Ville, on avait enlevé les barricades. Pas pour longtemps. Ce qui était vraiment une guerre, entre Français, pas seulement, parce que la Commune avait un ministre hongrois et un général polonais, sans parler des Italiens, la guerre, en tout cas, avait éclaté entre Paris et Versailles. Le général polonais, Dombrowski, qui devint quelques jours plus tard le général en chef, il avait été condamné à mort par les Russes, cela se disait. Vraiment, mieux valait les Prussiens, ah ! Dieu merci les Prussiens sont là, cela se disait aussi. L’hebdomadaire l’Illustration publierait pourtant, dans son numéro du 22 avril, un portrait assez positif de Dombrowski.

La Commune avait décrété la remise aux locataires des trois termes d’octobre de janvier et d’avril, neuf mois perdus pour les propriétaires. On s’en inquiétait peut-être, on s’inquiétait certainement de la flottille de chaloupes canonnières portant le drapeau rouge, le drapeau rouge, sur le bassin en contrebas du quai Conti.
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Couverture : une page de
Souvenirs sur Sofia Kovalevskaya, de MA,
avec le poème de Rimbaud,
Qu’est-ce pour nous,
et une photographie du mur des fédérés

La figure du 3 avril :


M = (A B) $ \cap $ (C D),

Contraintes suivies: