L’Académie des sciences et la Commune de Paris Michèle Audin

Michèle Audin

Ainsi, ainsi contraints, disons-nous la fin. La mort.

Puis un lundi. Quai Conti, on vit vingt-trois moins un savants, signant au lutrin. Au salon d’apparat on parlotta. L’un raconta-t-il l’attristant bris d’un outil ? Ou alors apprit-on la proposition, à la Pascal, six points sur un rond tout à fait clos, traçons six traits plutôt droits, coupons, trouvons trois points qui sont aussi, dit la proposition, sur un trait droit, tout à fait droit ? Par un calcul, montrait-il ça, l’important savant ? Par birapports, son truc à lui ?

– Stop ! Tu fais quoi, là?
– Tu vois. Lis un mot, ou trois, tu sauras qu’anormal il y a.
– Mais pourquoi ?
– Tu vas voir. Un mot d’abord sur Sofia, jadis Korvin-Kroukovskaïa, qui pour nous fut K, qui imagina (mais trop tard) un roman communicatif, allusif, sur nos amis communards.

Car Sofia, au loin pourtant, connaissait la fin du futur qu’on annonçait trois mois plus tôt – un futur qui dura trois mois, pas plus d’un instant. Car Sofia, plus tard, souhaita qu’on n’oubliât pas, qu’on n’oubliât, surtout, aucun ami, aucun copain, d’Aniouta, amis dont fut la Passionaria d’alors, qu’à Paris Sofia connut aussi, qui s’habillait ainsi qu’un soldat, qui s’arma un jour d’un poignard, qui combattit à Issy, à Clamart, jouant parfois d’un piano qui accompagnait du canon trois ou cinq coups, qui à Clignancourt, à l’avant d’un bataillon, son bataillon, tirait, tirait toujours, raillant un fuyard.
Qu’on n’oubliât pas un compagnon qu’on assassina – surtout quand vint la fin.

Car la situation s’agrava. La fin fut au soir du vingt-huit mai, on la lut sur un placard mural, un avis à la population, la proclamation aux habitants d’un politicard capitulard, malfaisant, insignifiant mais puissant,  qui militait pour la domination du grand capital, qui donc nous craignait, nous haïssait. Nos soldats ? À nous ? Sauvant Paris ? Mais non, il s’agissait d’intoxication : à Paris, à partir du lundi, on tua, voilà tout.
Rapportons, racontons tout. Otto von Bismarck aidant, Brimborion vomissait maints obus. Du fort d’Ivry, du fort d’Issy, on bombardait, canonnait. Du saillant du Point-du-Jour par où l’on s’introduisit sans opposition, Davout, Douay, un caporal, d’abord, suivi par Ladmirault, puis Chinchamp, assaillants vibrant au taratantara du clairon, sus aux communards ! on amorça un combat final où l’on massacra ainsi qu’avait promis l’arrogant pouvoir. Dans la nuit du lundi au mardi, on compta vingt-six assauts, pas moins. Aux fortifications d’abord, puis partout dans Paris. Au matin du lundi un tocsin sonna. À l’Alma, à Avron, à Billancourt, à Caulaincourt, à Choisy, à Clichy, à Cluny, à Duroc, au Faubourg Saint-Martin, aux Grands-Augustins, au Gros-Caillou, à Haxo, à l’Institut, à Jourdain mais pas à Jasmin, à Lamarck, aux Lilas, à Mabillon, quai Malaquais, à Malakoff, à Noisy, à la cour aux Ours, aux quais d’Ourcq, au Palais-Royal, à Port-Royal, à Popincourt surtout, à Picpus sinon à Passy, à Saint-Paul, à Sully-Morland, à Tolbiac, à Ulm, Vavin, Vaugirad, à Wagram aussi, on nous cognait, nous castagnions. Nous nous battions, compagnons, main dans la main, maison par maison.
La coalition qu’on forma pour nous assaillir, qu’on lâcha sur Paris, comportait maints caporaux mûris qu’on arma pour vingt fois vingt assassinats qu’on planifia, assassins savants commandant moult ahuris, chouans-royaux, trouffions saouls, campagnards aux trois quarts idiots, lignards niais, au bivouac avalant du boudin gras, buvant du vin, puant l’alcool, puis mus par la soif du sang. Bataillons fondant sur nous, mais surtout trop forts pour nous.
 
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folio : La Disparition
GP
L’illustration du 28 + 1 mai :



Voir (28 + 1) mai (fin).
 

Contraintes suivies: