C’est  à l’automne 1960 que s’est constitué un petit groupe d’amoureux des lettres qui s’est d’abord appelé Séminaire de Littérature Expérimentale (en abrégé Sélitex), avant de se doter du nom d’Ouvroir de Littérature Potentielle (en abrégé Oulipo).
L’occasion de cette naissance ? Une décade en septembre 1960 au château de Cerisy-la-Salle, intitulée Une nouvelle défense et illustration de la langue française et consacrée à l’œuvre de Raymond Queneau. Le contexte historique ? Un moment marqué par la remise en question, en littérature, d’une double série d’illusions : celles du surréalisme et celles de l’engagement de type sartrien. Le projet oulipien consacre la rupture avec ces illusions. La charte en a été d’emblée fixée ainsi par Raymond Queneau : « Nous appelons littérature potentielle la recherche de formes, de structures nouvelles et qui pourront être utilisées par les écrivains de la façon qui leur plaira ».
Sous la houlette de ses deux fondateurs, Raymond Queneau et son complice intellectuel François Le Lionnais, le groupe réunit une série de  personnages aussi marginaux qu’inventifs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, André Blavier, Paul Braffort, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, Jean Queval, Albert-Marie Schmidt, auxquels viendont bientôt s’ajouter Stanley Chapman, Ross Chambers (1961) et Marcel Duchamp (1962). Amis, admirateurs ou commentateurs de Queneau, ils ont pour particularité d’être soit, comme Le Lionnais, Berge ou Braffort, des mathématiciens fortement attirés par la littérature, soit, comme Queneau lui-même, des écrivains souhaitant  accentuer les liens de la littérature avec les mathématiques. Grâce à l’ardeur et à l’assiduité des uns et des autres, qui se retrouvent une fois par mois et travaillent dans la bonne humeur et dans une grande discrétion (car l’Oulipo, rapidement rattaché au Collège de Pataphysique, s’est voulu d’abord société secrète), le groupe délimite son domaine d’activité et définit ses principes.
 Il  refuse d’emblée de se donner l’étiquette de mouvement littéraire. Rien à voir, donc, avec ces soi-disant avant-gardes qui périodiquement viennent imposer leurs dogmes en prétendant faire table rase du passé ; Queneau avait quelques raisons personnelles de se défier de ce genre de mouvement, qui vire assez rapidement à la secte avant de sombrer dans la brouille ou dans la magouille.  Le nouveau groupe marque tout aussi nettement sa distance par rapport à  ce qui se faisait à cette époque sous le nom de littérature aléatoire (notamment autour de Max Bense à Stuttgart) , et cette défiance à l’égard du hasard restera l’un de ses traits distinctifs.
Ces hypothèques levées, une définition plus positive  du projet se fait jour. Modèle retenu : Bourbaki, cette petite bande de normaliens  qui, dans les années trente, avaient entrepris de donner un “fondement solide” aux mathématiques. De fait, trois traits au moins apparentent Oulipiens et Bourbakistes  : - le caractère collectif de leur travail ; - la volonté d’embrasser  dans sa totalité un champ donné (mathématique pour Bourbaki, littéraire pour l’Oulipo); - l’utilisation d’un outil stratégique privilégié (pour Bourbaki, la méthode axiomatique ; pour l’Oulipo, la contrainte). Le projet de l’ouvroir va consister en une tentative d’exploration méthodique, systématique, des potentialités de la littérature, ou plus généralement de la langue.  Pour mener a bien cette exploration, l’Oulipo s’assigne deux types de tâches  :
  1. inventer des structures, des formes ou des contraintes nouvelles, susceptibles de permettre la production d’œuvres originales
  2.  travailler sur des œuvres littéraires passées pour y retrouver les traces, parfois évidentes, parfois plus difficiles à déceler, de l’utilisation de structures, formes, ou  contraintes.
Au coeur de la démarche oulipienne s’est donc très tôt installée la notion de contrainte et le paradoxe dont elle est porteuse :  loin de bloquer l’imagination, ses exigences arbitraires l’éveillent, la stimulent, lui permettant d’ignorer toutes les autres contraintes qui, ne relevant pas du langage, échappent plus aisément au contrôle.
C’est dans la fidélité à ces principes simples que les pères-fondateurs de l’Oulipo ont patiemment et artisanalement œuvré. Ils ont construit le socle sur lequel repose encore tout l’édifice, et auquel il doit en partie sa popularité et sa remarquable longévité.
Pour faire face à la disparition progressive des pères-fondateurs, l’Ouvroir a eu le souci de s’élargir, même si le rythme de cet élargissement a su garder une très sage lenteur. Cela a commencé seulement en 1966, avec l’appel fait par Queneau au poète-mathématicien Jacques Roubaud, incarnation parfaite du Janus oulipien. Au noyau des fondateurs sont donc venus se joindre, par cooptations successives, de nouveaux membres. Par ordre d’entrée en scène : Jacques Roubaud (1966), Georges Perec (1967), Marcel Bénabou, Luc Etienne (1970), Paul Fournel (1971), Harry Mathews, Italo Calvino (1973), Michèle Métail (1975), François Caradec, Jacques Jouet (1983), Pierre Rosenstiehl, Hervé Le Tellier (1992), Oskar Pastior (1994), Michelle Grangaud, Bernard Cerquiglini (1995), Ian Monk (1998), Olivier Salon, Anne Garréta (2000), Valérie Beaudouin (2003), Frédéric Forte (2005), Daniel Levin-Becker (2009), Michèle Audin (2009), Etienne Lécroart (2012),  Eduardo Berti (2014), Pablo Martin Sanchez (2014).
 Il s’agit de personnalités fort diverses (hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes, français ou étrangers, écrivains ou mathématiciens, connues ou inconnues), mais unies par quelques traits communs : l’intérêt pour l’écriture sous contrainte, le goût du partage et de la convivialité, une certaine forme d’humour.
Grâce à l’intégration de ces nouveaux membres, le groupe, sorti désormais de son extrême discrétion initiale, a pu avancer dans la réalisation d’une partie au moins de son ambitieux programme, tant en matière de création que d’érudition. Des pistes multiples ont été empruntées, de nouveaux chantiers ont été ouverts, comme en font foi les multiples publications collectives du groupe chez divers éditeurs (Gallimard, Larousse, le Seuil, le Castor Astral, les Mille et une nuits) ainsi que les nombreux fascicules de la Bibliothèque oulipienne (plus de 220 à ce jour), où les oulipiens, individuellement ou collectivement, présentent leurs nouvelles réalisations. Se sont même par moments esquissées les grandes lignes d’une sorte de "division du travail”, sans que pour autant soit remis en question le principe fondamental du partage. C’est cette dialectique subtile, faite à la fois d’invention individuelle et d’effervescence collective, qui a permis aux Oulipiens de cultiver, dans le vaste domaine du langage, la quasi totalité des champs potentiels.
Conséquence de cette série d’élargissements, le statut public de l’Oulipo s’est considérablement modifié. Une modification dont les signes les plus visibles sont :
- la multiplication des essais et des travaux universitaires, français ou étrangers, sur le groupe, ainsi que des traductions de tout ou partie des travaux oulipiens ;
 - la fréquence croissante, dans la critique, des références à l’approche oulipienne de l’activité littéraire ;
- l’affluence aux activités publiques du groupe, notamment, les séances mensuelles de lecture dans le grand auditorium de la Bibliothèque nationale ;
 - la floraison d’associations  directement inspirées du modèle oulipien
- enfin, le recours massif aux exercices oulipiens aussi bien dans les “ateliers d’écriture” que dans les manuels d’enseignement du français, de l’école maternelle à l’université.