Jacques Bens et la « prose méditative »

 

Le lecteur de Jacques Bens aura remarqué que, dans le “ du même auteur ” de ses livres à partir de Les Dames d’onze heures (1994), il en vient à penser/classer son œuvre en un seul genre, la prose, divisée en six sous-catégories  : prose versifiée, prose romanesque, prose méditative, prose didactique, prose dramatique, prose secrétariale.

Je lui avais demandé un jour de me dire le pourquoi d’une pareille nomenclature. Il m’avait expliqué que c’était un clin d’œil à Cocteau qui, classait, lui, sous la forme poésie  : poésie de roman, poésie critique, poésie de théâtre, poésie de journalisme, poésie graphique,  poésie cinématographique…

Jacques Bens considérait que le refus par la poésie moderne des “ histoires versifiées ” lui interdisait désormais de se dire poète, voire de poursuivre dans cette voie.

 

Je voudrais m’arrêter un peu sur la catégorie de la “ prose méditative ” qui me paraît être l’une des inventions les plus enthousiasmantes du dernier Bens.

Deux œuvres y sont d’abord classées  : Pense-bête, 1975 et La Cinquantaine à Saint-Quentin, 1989 (cf. le “ Du même auteur ” des Dames d’onze heures et du Pain perdu)  ; trois ensuite  : La Cinquantaine à Saint-Quentin, L’Art de la fuite, 1996, J’ai oublié, 1997 (cf. le “ Du même auteur ” de Lente sortie de l’ombre, 1998.)

Il ne classe pas Le pain perdu (1995) du côté de la prose méditative, préférant sans doute insister sur l’aspect narratif du livre, l’histoire du grand-père maternel, et bien que le creusement du souvenir qui caractérise ce beau livre emprunte constamment à la réflexion s’approfondissant, c’est-à-dire à la méditation.

Tout classement ne sait trop quoi faire des objets qui sont à cheval sur deux catégories. Ainsi, le premier texte des Dames d’onze heures, intitulé justement “ Les Dames d’onze heures ” est bien davantage une prose méditative qu’une prose romanesque, contrairement aux deux autres du recueil, qui sont d’authentiques (longues) nouvelles. C’est un éloge des fleurs et des héroïnes, tout à fait voisin de l’“ Éloge des dames et des motocyclettes ” qui vient enrichir La Cinquantaine à Saint-Quentin.

Il paraît évident que Opus posthume, 1999, aurait explicitement rejoint la catégorie de la prose méditative si la chanson de Jacques Bens avait vécu davantage.

Dans la nomenclature bensienne, il n’y a pas la catégorie “ prose essayiste ”, peut-être parce que le mot dans les dictionnaires n’est pas adjectif. Ses essais littéraires (sur Queneau, sur Vian, sur Pagnol, sur les jeux d’esprit et sur le gingko biloba), Jacques Bens les dit relever de la “ prose didactique ”.

Littré définit l’essai  : “ Ouvrage dans lequel l’auteur traite sa matière sans avoir la prétention de dire le dernier mot. ” Voilà qui n’aurait pas déplu, peut-être à Jacques Bens que j’ai connu parfois si péremptoire et qui, dans ses proses méditatives prend, au contraire, la pensée avec une délicatesse extrême, celle de la conversation douce qui laisse venir l’étonnement amusé et sait, avec la meilleure rigueur de celui qui n’ignorait pas les exigences de la méthode scientifique, tirer les conséquences enchaînées de ses axiomes.

Il faut savoir que la rubrique tardivement ajoutée à l’ordre du jour des réunions de l’Oulipo est la “ rumination ”. C’est Jacques Roubaud, je crois qui demanda son introduction. Jacques Bens aurait pu applaudir à deux mains.

Bens dit dans Opus posthume  : “ L’œuvre la plus potentielle du domaine français est incontestablement les Essais de Montaigne. ” On peut la poursuivre. On l’a poursuivie. Bens ne la poursuit-il pas  ? Et si oui (je crois que oui) il le fait d’une façon tellement plus piquante que dans l’“ essayisme ” établi  !

La lecture d’un auteur demande parfois, dans l’œuvre, des regroupements stratégiques forts. En voici un que je voudrais recommander. Vraiment, que le lecteur aille voir l’extraordinaire méditation sur le désir, le vieillissement et la moto, que constitue La Cinquantaine à Saint-Quentin où la libido trouve sa sublimation dans le spectacle d’une dame vue en train de marcher  ; que le lecteur s’arrête aux considérations sur l’exil volontaire dans L’Art de la fuite  ; qu’il ose mettre en relation égalitaire J’ai oublié de Jacques Bens et Je me souviens de Georges Perec  ; qu’il considère que Le Pain perdu est un véritable essai familial (c’est-à-dire sur la famille en général) qui se cache très discrètement sous des souvenirs  ; qu’il écoute palpiter dans Les Dames d’onze heures la relation affectueuse qu’entretient un auteur avec ses héroïnes.

Ceci, même éclaté, constitue un livre de bonne foi, lecteur.

 

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Le corpus  :

Pense-bête, 1975, hors commerce.

La Cinquantaine à Saint-Quentin, 1989, Seghers.

Les Dames d’onze heures, 1994, Julliard.

Le Pain perdu,1995, Julliard

L’Art de la fuite, 1996, la Bibliothèque oulipienne n°80.

J’ai oublié, 1997, la Bibliothèque oulipienne n°88.

Opus posthume, 1999, la Bibliothèque oulipienne n°104.

 

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article paru dans la revue Le jardin d’essai n°28, 2003.