La ville provisoire
 
 
Peu à peu
petit à petit
petit à petit Rome
Rome peu à peu a pu
Rome ne s’est pas faite en un jour
le rhum non plus ne se fait pas en un jour
même s’il se boit plus vite que son ombre
tu connais quelque chose qui se fait en un jour  ?
même pas un éphémère
la mère d’un éphémère ne conçoit pas en un jour
ce qui se conçoit bien ne se fait pas en un jour
neuf mois
vingt et un chez l’éléphant
peu à peu
petit à petit
petit deviendra grand
de petit à grand
et dans le système de la croissance ce n’est pas réversible
un poème, par exemple
un poème ne se fait pas en un jour
mais parfois si  !
le jour où la vie de ma ville est ma vie
la ville est provisoire
la ville est précaire
pierre après pierre
station après station
la ville tombe pour la première fois
donc elle aurait été bâtie
ex nihilo
c’est où, exactement, Nihilo  ?
c’est sur le Nil, Nihilo  ?
Amphion a bâti la ville
la ville tombera bientôt une deuxième fois
au fait, le métro parisien compte aujourd’hui quatorze lignes
comme le chemin de croix de stations
qui donc n’en a pas douze
et comme Jésus n’a que dix slips
comme titre Christian Zeimert l’un de ses tableaux Jésus et ses dix slips
à propos, moi, je suis de la banlieue
mais si je dis cela aujourd’hui je vais avoir l’air beur
mais ma banlieue était petite bourgeoise
je ne sais pas si la banlieue est la ville
il y a des villes de banlieue voisine
ma ville de banlieue a 30 000 habitants, c’est une ville
je connais le maire d’une ville de banlieue
s’il y a un maire c’est qu’il y a une ville
non, il y en a aussi dans les villages, des maires
si c’est une ville, c’est que voilà
il y a au moins un centre-ville
y a-t-il un centre-vie dans notre vie  ?
la ville est si compliquée
que la vie dans la ville gagne à être simplifiée
la forme d’une ville a de l’importance
la forme de la vie, plus encore
la forme d’une vie plus encore plus encore
qui simplifie la vie
en ayant l’air de la compliquer
la forme de la ville aussi
de son lit au marché
du marché à son square
de son square au bowling
du bowling à la poste
(ou ce qu’il en reste)
de la poste à son poste
et de son poste à Rome
je veux faire la chronique de tous les jours de Rome
puisque Rome ne fut pas faite en un jour
puisqu’il n’y a pas un jour de Rome
qui n’ait contribué à la confection de Rome
chaque jour de Rome
doit valoir la peine de consigner de quoi Rome
a été faite, enfin  !
qui a parlé de chacun des jours de Rome
quel collectif, je veux dire, ce n’est pas à la portée d’un seul  !
Rome est compliquée
mais on peut sûrement simplifier Rome  !
par exemple, j’ai un jour simplifié ma vie
en simplifiant ma ville
en parcourant le métro parisien seize heures durant ou presque
pour écrire un poème de métro en continu
vers à vers et station après station
petit à petit et peu à peu
pour un poème assez grand, de taille
loin du nid et je ne suis pas un oiseau
c’est Pierre Rosenstiehl qui m’avait tout simplifié
avec son itinéraire optimisé
d’aucuns pensent que je l’ai compliquée, ma vie, ce jour-là
et pourtant non, je l’ai simplifiée
car je n’ai pas eu d’autre choix
aucune hésitation dans la ville, ce jour-là
j’avais un itinéraire obligé
obligé optimisé
ça tombe bien, je suis optimiste, même dans les jours de drame
est-ce que c’est une façon de finir la ville  ?
de faire Paris en un jour
est-ce que c’est une façon de finir sa vie  ?
la vie est provisoire
ne la finis jamais  !
la ville est provisoire
précaire
la ville presque, toujours
presque achevée
l’une et l’autre se font peu à peu
step by step
pierre à pierre
Amphion chante et son chant et sa lyre font monter les pierres les unes sur les autres
pour construire Thèbes, à commencer par les remparts
les remparts de Thèbes, une ville alors, c’était donc des remparts d’abord  ?
des remparts, d’accord, et des portes aussi
la ville est inachevée
ma vie est inachevée
les pierres, elles se pénètrent, elles se scellent, elles s’arment
j’ai vu à Beyrouth toutes les pierres de la ville armées, comme le béton
par le métal des balles
ceci tuera cela  ?
les armes lourdes peuvent tuer une ville
certaines ont brûlé
le grand incendie de Londres
et celui de Moscou
je marche dans les flammes possibles
et dans les pas des pas des autres
pour Guillaume Apollinaire, une amphionie est une promenade dans la ville
par forcément mélancolique, Queneau la mélancolise
« Le Paris que vous aimâtes / n’est pas celui que nous aimons / et nous nous dirigeons sans hâte / vers celui que nous oublierons. »
Queneau pense à Baudelaire
« Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville / Change plus vite, hélas  ! que le cœur d’un mortel) »
pourquoi le « hélas » de la forme d’une ville change
« (la forme d’une ville / Change plus vite, hélas  ! que le cœur d’un mortel) »
Queneau, Roubaud, Caradec reprennent le « hélas »
j’aime les chantiers
les ravalements
les taxis gueulent sur les travaux de la République
le pompiste lève les yeux au ciel  : « On fait un jardin, c’est pour les SDF  ! »
« que la mémoire est difficile »
surtout la mémoire d’aval
lorsque j’ai parcouru la ville intégralement
en souterrain dans le métro
j’ai vu la ville plus achevée peut-être qu’en surface
parce qu’elle était simplifiée
j’avais quarante neuf ans, je m’en rends compte aujourd’hui
nel mezzo (bien tassé) del cammin’ di nostra vita
nel mezzo del camin’ di nostra cittá
la vie de ma ville est ma vie
je me retrouvai dans un réseau obscur
et je ne sais pas si le juste vers était autorisé
ou perdu définitivement
j’ai une requête pour la RATP
suite à mon expérience de la ville souterraine
je rêve d’une caméra satellite qui suivrait en surface le chemin souterrain du métro
et le diffuserait pour les voyageurs
une fois, s’entend, pas en permanence
mais lors de la Journée du Patrimoine, par exemple
qu’y a-t-il exactement au-dessus de notre tête  ?
en temps réel
quand on est dans le métro
si l’on tente de le faire sans caméra, c’est très difficile
ou qu’y a-t-il dessous quand on est dans la rue à marcher
ou qu’on roule dans le métro aérien
les égouts, le métro, les carrières devenues catacombes
les secrets qu’on ne veut pas nécessairement savoir
j’ai fait des poèmes de métro dans différentes villes
Paris, Lyon, Lille, Montréal, Cologne, Pékin Minsk, Rio, Medellín, Budapest, Le Caire,      Moscou, Saint-Petersbourg, Izmir… j’en oublie… Rome  !
la forme d’une ville change plus vite par bonheur
que le cœur d’un mortel qui anticipe si volontiers sa mort
mourir dans la dignité  ?
pfff  ! il n’y a pas de mort indigne
tu connais une mort indigne  ?
cite-moi une mort indigne  !
hormis la mort donnée à un autre pour le plaisir
indigne parce que tu te retrouves grabataire comme un nourrisson en couches  ?
y a-t-il une naissance indigne  ?
le bébé n’est pas grabataire, peut-être  ?
la forme d’une ville change plus vite par bonheur
que le cœur des mortels déjà morts de penser à la mort
la ville n’est pas un individu
d’aucuns, et des savants, disent aussi que l’arbre n’est pas un individu
qu’il est une colonie et non un sujet
une colonie de vacances
qu’il n’a pas de sénescence programmée sauf accident
la ville est de cette espèce
ville beauté provisoire
beauté provisoire
beauté d’être provisoire
la première fois que je suis venu à Naples, c’était en 1981 ou 82
après le tremblement de terre
Naples a changé, il n’y a plus tous ces étais et contreforts
un employé d’hôtel me demande de dire de sa ville
que j’ai connue quarante ans plus tôt
si elle a changé
je cherche ce qui dans ma réponse lui ferait plaisir
radicalement… pas tant que ça… non…
je crois que je lui réponds « non » en substance
non votre ville n’a pas changé
ouf, ma réponse n’a pas l’air de lui faire plaisir.
 
Lu à Naples en novembre 2012, à l’invitation de Lello Aragona (OPLEPO)