Tristram Shandy est capable…
 
 
            Tristram Shandy est capable de constituer un antidote aux romans (si tant est que les romans en aient besoin), de l’intérieur même d’un roman.
Tristram Shandy est capable de mettre le doigt, dès le titre, sur le fait que si une vie est unique les opinions d’un vivant sont plusieurs et que c’est le signe de la supériorité de celles-ci sur celle-là.
Tristram Shandy est capable de laisser entendre que si l’oncle est châtré de guerre et le neveu seulement circoncis (par accident d’une fenêtre à guillotine), le progrès dans la civilisation n’est peut-être pas un vain mot.
Tristram Shandy est capable de montrer à son lecteur que le corps est une place forte.
Tristram Shandy est capable de rafraîchir le roman en son sein mais, en bon brûlot, de brûler tout espoir de récit puisqu’il faut dépenser au moins deux chapitres pour narrer « la descente de deux marches d’escalier ».
Tristram Shandy est capable de rafraîchir le roman en son sein mais, en bon brûlot, de brûler tout espoir de biographie et d’autobiographie puisque « me voici presque parvenu au milieu de mon quatrième volume ——— et je n’en suis encore qu’à la première journée de ma vie ».
Tristram Shandy est capable de contredire sèchement la formule que j’ai cru dégager dans ma lecture (voir ci-dessus)  : le voyageur du volume VII n’est plus un « nouveau-nez ».
Tristram Shandy est capable de se moquer du monde et de bien du monde, il se dédie à William Pitt (l’aîné). Imaginez Raymond Queneau dédiant Les Fleurs bleues à Debré (l’aîné).
Tout en faisant, de très raide façon, bifurquer Cervantès vers le doute catégorique à propos de l’histoire et du personnage (voir le portrait de la veuve Tampon au volume VI, 38), Tristram Shandy est capable, après lui, de n’avoir pas découragé Balzac ou Henry James  ; plus tard, Joyce entend une voix  : « Tu me copieras une fois Tristram Shandy et tu le renommeras Ulysse. »
Ouf  ! Tristram Shandy est incapable de prendre le livre, l’amour et la mort au sérieux.
Tristram Shandy est capable d’exister en langue française  : Frénais, 1776-1785  ; de Wailly, 1848  ; Hédouin, 1890  ; Mauron, 1955  ; Jouvet, 2004… environ deux traductions par centaine d’années  : il n’y a vraiment que les livres intraduisibles qui méritent d’être traduits.
 
 
Paru dans Le Magazine littéraire n°432, 2004.