L’homme de Calvino
 
 
            Le 27 janvier 1984, à l’Oulipo, Italo Calvino est intervenu dans l’ordre du jour pour parler de la règle bien classique et française dite des trois unités. J’ai noté, alors, (un peu trop schématiquement) que Calvino contestait l’efficacité de ladite règle au nom de la fatalité du racontage : lieux, temps et actions pluriels intervenant sous la forme du récit dans le récit, par exemple celui de Théramène. Calvino proposait, cela dit, de réécrire L’Odyssée selon la règle des trois unités : Ulysse ne bouge pas, les aventures viennent à lui. Et puis, passant à autre chose, il envisageait de réécrire Hamlet à l’envers, et ce serait la même histoire.
            Chez tout écrivain oulipien, il y a, me semble-t-il, une figure du catalogue formel qui lui est particulièrement personnelle et nodale, une figure potentielle – c’est-à-dire une contrainte – que, plus ou moins consciemment, son œuvre entier se charge d’actualiser  : il s’agit de contester l’arbitraire de cette contrainte formelle, non pas en lui faisant porter du sens, mais en la faisant devenir sens suprême. C’est, à coup sûr, pour Georges Perec, le lipogramme ou, pour Jacques Roubaud, la sextine du troubadour Arnaud Daniel et ses avatars ultérieurs. Pour Calvino, à mon avis, ce n’est pas avant tout la combinatoire (même si cette opinion peut se défendre), mais le palindrome. Je voudrais expliquer pourquoi, et tirer de là quelques conséquences quasi humanistes.
 
            Qfwfq est le personnage central de Cosmicomics, celui qui, de conte en conte, dit, raconte, se souvient, s’exclame, confirme, commente… Son nom est un palindrome, c’est-à-dire qu’il est lisible, lettre à lettre, de gauche à droite ou de droite à gauche. C’est un personnage qui ramasse en lui-même l’expérience du monde la plus vaste qui soit, puisqu’il a été de tous les temps et de tous les espaces possibles, même du temps et de l’espace qui n’étaient pas encore. Cette figure, qui permet à Calvino de libérer les potentialités narratives d’énoncés scientifiques, lui fait aussi dessiner la silhouette d’une sorte de témoin par lequel passent, ont passé, passeront tous les phénomènes réels.
            Qfwfq est un bon exemple de l’axiomatique des inventions calviniennes. Un personnage intéressant, un personnage révélateur sera un personnage contraint, au sens où la contrainte qui s’exerce sur lui paraît à première vue un handicap, une limitation des possibles, mais paradoxalement se révèle féconde de par l’énergie nécessaire à compenser le handicap lui-même. C’est l’enfant dans un monde d’adultes du Sentier des nids d’araignée, les deux demi-portions du Vicomte pourfendu, l’inexistence même du Chevalier inexistant ou la limitation volontaire du niveau de territoire pour le Baron perché. Il se passe que ces personnages empêchés sont les révélateurs des causes de tout empêchement ou de toute tragédie. Le Vicomte (dans sa partie bonne), se souvenant de son ancienne condition, dit : « J’étais entier, je ne comprenais pas. »
            Ces personnages sont révélateurs, parce qu’ils acceptent d’être à la fois décalés et centraux. Tous les phénomènes, à Ombreuse, finissent par passer sous les yeux de ce Côme Laverse du Rondeau qui s’est écarté du monde. Paradoxalement, rien de ce qui arrive à Ombreuse ne lui est étranger, aucun lieu ne lui est interdit. C’est lui qui résout les énigmes et c’est lui dont la réputation parvient jusqu’à Voltaire ou jusqu’à Napoléon. C’est lui qui devient perpétuel questionnement. Je me demande si un lecteur italien ne lit pas le titre français en calembour bilingue : le baron Perché ? Le personnage devient un point fixe et très exposé, celui de la coïncidence et de l’intersection – point romanesque par excellence – le point X, dont il est question dans Temps zéro, où « la trajectoire de la flèche et celle du lion arriveront plus ou moins à coïncider ». Ce lieu est un lieu zéro dans un temps zéro. C’est celui du conte.
            Dans Les villes invisibles, Kublai Khan a du mal à comprendre pourquoi Marco Polo fait tant de kilomètres pour si peu de rapport  : « Les autres ambassadeurs m’informent de famines, de concussions, de complots, ou bien ils me signalent des mines de turquoises nouvellement découvertes, des prix avantageux sur les peaux de martre, des propositions de fournitures de lames damasquinées. Et toi  ? (…) Tu reviens de pays autrement lointains, et tout ce que tu sais me dire ce sont les pensées qui viennent à celui qui prend le frais le soir assis sur le seuil de sa maison. À quoi te sert, alors, de tant voyager  ? » Kublai Khan dispose de ce temps et de ce lieu zéro, mais il ne voit pas encore que Marco Polo a également sa façon propre d’en disposer  : « (…) plus il se perdait dans les quartiers inconnus des villes lointaines, mieux il comprenait les autres villes qu’il avait traversées pour aller jusque là (…) » Ainsi, Marco « avance toujours la tête tournée en arrière ». Il se meut selon la figure et les lois du palindrome, la double orientation, permanente et simultanée, de l’espace et du temps, averse, reverse.
            On voit que le zéro du temps et de l’espace suppose moins l’immobilité que le mouvement de la circularité  : « Le récit lui-même règle son pas sur la marche lente des sabots ferrés le long des sentes en montée, vers un lieu qui contient le secret du passé, du futur, et le temps lové sur lui-même comme un lasso accroché au pommeau d’une selle. » (Si par une nuit d’hiver un voyageur, « Autour d’une fosse vide »)
            Calvino pense souvent en termes de situations réversibles. Palomar ne peut pas aimer sincèrement les galantines sans se demander si les galantines l’aiment. On se rappelle la  façon dont Côme fait retour à Diogène, quand il rencontre Napoléon  : en guise de renversement de la situation dans un miroir, Napoléon, qui a le soleil dans l’œil, demande à Côme de lui faire un peu d’ombre…
 
PA / LO / MAR / CO / VAL / DO
PA / LO / MAR / CO / PO / LO
            Je me suis souvent demandé si avec ces noms de personnages, Calvino ne tournait pas autour d’un autre palindrome, sans vraiment l’accomplir. Car monsieur Palomar est lui aussi un centre évidé du monde  : « Le moi qui nage, de monsieur Palomar, est immergé dans un monde sans corps, intersections de champs de forces, diagrammes de vecteurs, faisceaux de lignes droites qui convergent, divergent, se brisent. »
            Il faut s’arrêter à cette figure récurrente de la définition calvinienne du personnage, dans laquelle j’irais jusqu’à reconnaître désormais l’homme de Calvino, pour ne pas dire l’homme-Calvino, comme l’admirable « De l’opaque » (1971, in La route de San Giovanni) pourrait nous autoriser à dire, quasiment en termes biographiques.
            Dans ce texte, Calvino dessine la forme du monde, et corollairement la position du soi dans le monde  : « (…) transpercé par une dimension qui lui entre dans la poitrine et ressort dans le dos, par une autre qui passe d’une épaule à l’autre, et par une troisième qui perce le crâne et sort par les pieds (…) ». Il y avait l’homme de Vitruve : les proportions du corps humain en accord idéal avec les formes géométriques de base  : cercle, carré. Il y a maintenant l’homme de Calvino dans son espace-temps relatif et inbornable, qui est cet être traversé et d’ailleurs transitoire. Non plus un idéal fini borné dans l’espace et avançant dans le temps linéaire, mais un point de conscience et de perception, point central du palindrome, qui est traversé par le monde, tout comme l’appartement de la Lectrice, dans Si par une nuit d’hiver un voyageur, est ouvert à tous vents : il est dit plusieurs fois qu’on y entre comme dans un moulin  !
            Il est clair que les dimensions dont parle Calvino sont toujours doublement orientées, selon les lois du palindrome, que ce qui passe par ces lignes imaginaires, c’est évidemment la potentialité, la confusion du monde, les récits… mais encore le clair de la mer devant soi et l’opaque de la montagne boisée derrière soi  : il faut reconnaître ici le paysage ligure de l’enfance, dont Calvino a moins peut-être dû sortir, comme il le dit dans la courte « autobiographie » qui clôt La Machine littérature, qu’il n’a dû la déplacer, l’emporter avec soi, comme une méthode. Toujours le double mouvement contraire et simultané  : « Le moi tourné vers l’ensoleillé est aussi un moi qui se retire dans l’opaque. »
            Il écrit dans Palomar  : « Puisqu’il y a monde en deçà et monde au-delà de la fenêtre, le moi ne serait-il rien d’autre que la fenêtre à travers laquelle le monde regarde le monde  ? Pour se regarder lui-même, le monde a besoin des yeux (et des lunettes) de monsieur Palomar. »
 
            L’homme de Calvino se précise, évidemment, au cours des livres. La figure de Côme dans le Baron perché est encore embryonnaire. Côme est passé par l’écart ou l’effacement, mais demeure un homme de passions et de convictions, comiquement scandalisé, au chapitre XXVII, par l’allure des soldats de la République jacobine qui se transforment insensiblement en arbres traversés par les vents, c’est-à-dire en pré-hommes de Calvino plus cômistes que Côme, ou plus palomariens que Palomar.
            Politiquement parlant, les cousins ultérieurs de Côme s’aviseront en substance qu’on aura beaucoup essayé de transformer le monde, mais qu’il s’agit maintenant de le réobserver.
            Cette « inexistence » sensitive, camouflée, traversée, effacée, intelligente, peu active, sceptique… est un rêve de disparition, d’impersonnalité qu’il n’est pas rare de rencontrer dans la littérature qui se regarde elle-même. Flaubert ou Mallarmé y ont copieusement participé. L’originalité de Calvino est d’avoir mis en roman le passage du témoin – et du témoignage – des mains de l’auteur dans celles du lecteur.
            La Lectrice de Si par une nuit d’hiver un voyageur, lit et est lue (« Lectrice, voici que tu es lue. », chapitre sept), c’est-à-dire que le roman la traverse comme il a traversé l’auteur. Un texte est une chose entre deux lectures.
            Et Palomar redit une fois encore le double mouvement du palindrome : « (…) du moment où il a lu ce livre, sa vie devient celle de quelqu’un qui l’a lu, et peu importe qu’il l’ait lu tôt ou tard, car même la vie qui a précédé cette lecture prend maintenant dans sa forme la marque de cette lecture. »
            Semblable à son lecteur, un texte est un corps traversé, de part en part et dans tous ses sens.
 
Paru dans Europe n°815,  mars 1997