Mongo Beti, le trop beau et le regrettable du roman
 
 
            De Mongo Beti, qui est pour moi le grand romancier de l’Afrique de langue française au XXe siècle, je m’occuperai ici des quatre premiers livres, Ville cruelle (1954), Le pauvre Christ de Bomba (1956), Mission terminée (1957) et Le roi miraculé (1958). Il faut lire à la suite ces quatre titres, à condition de parvenir à se les procurer, ce qui ne sera pas si simple. Ils constituent une forte peinture de la société noire africaine  : un Cameroun qui n’est pas toujours nommé car il est l’indice de toute une région du monde, avec cette France coloniale, militaire, commerciale, administrative et missionnaire qui a été plaquée dessus – un empire républicain – dans la première moitié de l’autre siècle. L’écartèlement des personnages pris entre le marteau tricolore et l’enclume ancestrale est le sujet de ces romans.
            Cela fait, je n’en aurai pas fini avec Mongo Beti puisqu’il faudra aussi, un autre jour, en venir (après son silence romanesque de quinze années correspondant aux premières années de l’indépendance et l’installation violente de la version néo-coloniale dont s’occupe un essai important, directement politique, Main basse sur le Cameroun, Autopsie d’une décolonisation) à bien d’autres romans qui ne manquent pas d’être assez différents  : Perpétue ou l’habitude du malheur, le diptyque Remember Ruben et La ruine presque cocasse d’un polichinelle, ainsi qu’aux romans de Dzewatama.
            Mongo Beti a dû s’exiler de longues années pour avoir dénoncé sans fard cette « main basse » sur les richesses de son pays, nation toute neuve. Il enseigna, écrivit, publia en France avant de retourner, dès qu’il le put, vivre et s’exprimer au Cameroun.
            La tétralogie initiale n’a pas encore l’âpreté de la suite, ce qui n’enlève rien à la présence concrète de ces romans dans l’arène alors actuelle, un lieu et un temps d’un intérêt capital pour la mémoire et pour l’Histoire de la période coloniale au Cameroun, ainsi que pour celles de toute colonisation. Rien de tout cela n’est dépassé. C’est ce qu’il faut connaître, aussi, pour que l’aujourd’hui ne soit pas un spectacle creux ou incompréhensible.
            Au premier rang de cette évidente originalité romanesque, Beti façonne un type de personnage récurrent  : le jeune Noir, enfant, adolescent, jeune homme, doublement éduqué, par sa famille d’abord, puis par le colon blanc, républicain catholique. C’est le trajet de Mongo Beti lui-même. Et c’est sa supériorité sur celui qui ne cesse de se penser et se dire supérieur, celle de pouvoir regarder de l’intérieur les deux mondes, les deux langues et leur rencontre. On sait qu’en fait de langue le maître n’a que la sienne, il ne parle pas celle du colonisé, il n’a pas besoin de l’apprendre. Sauf exception, il n’en a pas envie. Albert Memmi disait là-dessus des choses essentielles. Le génie du roman betien première manière est de poser ce personnage au cœur des choses, l’enfant de chœur témoin (et narrateur) du Pauvre Christ de Bomba, le jeune homme en congé de Mission terminée (narrateur lui aussi, signe encore essentiel de la maîtrise langagière), le Gustave surdoué du Roi miraculé, celui, ce dernier, qui est rapidement « l’enfant qui, décidément, posait trop de questions ». Il a été bien éduqué chez les Pères à la langue française et à la réflexion morale. C’est lui qui voit les situations, les raconte et les interprète, qui entend les conversations du prêtre et de l’administrateur, leur convergence, leurs divergences… Voilà toute l’affaire. Lisons là l’origine éducative de ce qu’on aura appelé les élites des indépendances et qui auront, suivant les cas, deux destins possibles  : la mise à l’écart ou suppression physique pure et simple, par le gaullisme apparemment décolonisateur, pour peu qu’ils penchent plus ou moins clairement vers le communisme  ; la compromission néo-coloniale s’ils continuent d’être presque Français. La troisième voie était étroite.
            Mongo Beti saisit ce moment-là comme personne. Son personnage (on a compris qu’ils sont plusieurs, d’un roman à l’autre, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre) ne perd pas son temps. Il prend conscience de sa situation charnière. Il connaît ses origines aussi bien que ses acquis. Il sait la hiérarchie du village et celle de l’administration. Il sait l’éventuel idéalisme du père missionnaire lui aussi pris entre deux feux et dont une caricature anticléricale ne parlerait pas aussi bien. Le père Le Guen du Roi miraculé, comme du Pauvre Christ de Bomba (il s’appelle Drumont dans celui-ci, mais un père Le Guen y débute sa carrière et lui apprend leur langue pour des raisons prosélytes…) est celui qui « veut être des leurs », ce qui est sans doute une illusion qu’il cultive non sans lucidité sur son erreur fatale. Il se tire d’ailleurs dans le pied en baptisant Lazare le vieux chef « miraculé » qui, par gratitude, épouse… la monogamie, mettant ainsi son clan à feu et à sang. Le père se voit lui-même désavoué par le sabre colonial qui préfère l’ordre public à la rectitude morale exigée par le goupillon. « C’est pourtant peu de chose, ce que je vous demande de me laisser [dit l’administrateur au prêtre]  : le passé  ! Comparé à ce que je vous abandonne  : l’avenir  ! » C’est ce que disait, auparavant, un ancien du village au représentant de la France  : « Qu’il prenne les enfants et les initie à ses pratiques  ! Nous lui laissons nos enfants, mais le Chef, qu’il n’y touche plus  : il nous empêcherait de vivre en paix, il troublerait nos traditions… » On ne peut mieux mettre en scène, et de façon plus pathétique, le consentement, l’esprit de collaboration présent du côté du colonisé. « Nous lui laissons nos enfants… » Difficile d’imaginer plus terrible abandon.
            Mesure-t-on encore ce qu’a été la violence d’origine catholique, française, républicaine faite aux Africains de l’Empire  ? La violence culturelle, religieuse, économique, physique, sociale  ? On peut évidemment lire le Voyage au Congo de Gide ou des historiens, mais il n’est pas possible de se passer de la couche romanesque, au premier feuilletage de laquelle  : Mongo Beti.
            Mesure-t-on la violence faite au langage  : cette question de parler bien  ? L’impossibilité ou l’incrédulité devant la réussite.
            Pourtant, il ne s’agit pas de déploration. L’Histoire est faite de relations de peuple à peuple qui ne sont pas des promenades de santé et font pourtant des expériences. Il faut simplement que ces faits entrent dans les mémoires avec la complexité qui les caractérise sans trop se soucier des culpabilités et des innocences, lesquelles pour le moins vont et viennent.
            Le concret est beaucoup plus compliqué que l’idéologie et, dans le domaine du roman, que le lieu commun des intrigues, le topos. C’est à partir de l’imperfection du topos et de l’idéologie que le roman peut s’installer.
            Dans le premier roman de Mongo Beti (paru sous le pseudonyme de Eza Boto) Ville cruelle, le colon est l’importateur de l’obsession mercantile et de l’argent comme valeur suprême. Cette obsession organise les rapports humains. « Un Blanc, quand ça veut se faire beaucoup d’argent, il ne faut pas se mettre en travers sur son chemin, sinon (…) ». Lisez les scènes terribles des fluctuations artificielles du cours du cacao, lorsque les paysans apportent leurs cosses au négociant grec. Ou comment le Grec organise, avec l’aval de l’administration, la cassure de toute cohésion populaire. Ou comment l’expérience de l’injustice ne pousse pas d’abord à la révolte, mais à la compromission. Pourtant l’argent volé, l’argent repris, l’argent qui tue, l’argent trouvé, l’argent récupéré, l’argent caché, l’argent perdu, l’argent rendu, toutes ces occurrences émaillent l’histoire en ses péripéties.
            Et puis il y a cette image forte – le roman lui-même comme grand art – et que je ne pourrai jamais oublier  : la grosse voiture noire du couple de Grecs qui passe et repasse, toute la journée sur la route de terre, laissant derrière elle un nuage rouge, le rouge, le noir, les blancs… Ils vont en petite vitesse car ils ont perdu une petite valise sur cette petite route et se renseignent auprès des riverains à qui l’aurait trouvée, la valise, la cassette d’Harpagon. Ils cherchent dans l’affolement d’avoir tout perdu du produit de leurs spoliations. La voiture passe et repasse, au ralenti qui n’est pas coutumier, parcourt et reparcourt cette route que les Noirs n’empruntent, eux, évidemment qu’à pied ou en charrette. Les Blancs sont ceux qui ne sortent pas dans la rue. Et toujours le bruit du moteur et le nuage de latérite, ce va-et-vient dérisoire de navette qui ne tisse même aucun textile, inutile, absurde, sans importance, obsessionnel comme l’argent.
            Ce mouvement de navette rime irrésistiblement avec celui du Révérend Père Supérieur du Pauvre Christ de Bomba qui, au début du roman, arpente l’allée centrale de l’église pour engueuler les fidèles qui somnolent ou ne gèrent pas correctement les stations assise, debout ou agenouillée. « Jésus a porté sa croix jusqu’au bout, lui  : il ne s’est pas fatigué . Allez, debout, paresseux  ! »
            Mongo Beti a le génie de penser ces scènes puissantes  Ces allers-retours pathétiques… Banda trouve la valise par hasard, tout comme il avait « hérité » de l’argent volé au grand commerçant. Le voilà en possession de l’argent et de la valise.
            Banda, selon le topos, serait arrêté avec l’argent du Grec, premier accusé donc de l’avoir lui-même volé, ce qui est faux, mais comment le prouver  ?… Selon le topos, encore, le couple de Grecs à la valise ne le rémunèrerait pas pour la valise retrouvée (on saurait, en plus, ce serait bien le moins, ce qu’il y avait dedans). Lorsque je lis, je lis en anticipant le topos. Un roman véritable me contredira toujours. Et de fait, ici, Banda garde l’argent, rend la valise et reçoit la récompense. On ne saura jamais ce qu’il y avait dans la valise. Lisez ce passage où ceux qui ne sont pas des Blancs émettent toutes les hypothèses sur le contenu de la petite valise fermée par une serrure forte  : des objets très précieux, des bijoux, des photos de famille, des lettres d’amour, des objets ayant appartenu aux parents, des cheveux de femme, des os d’hommes (autrement dit des reliques)  : « Comme souvenir de quelqu’un, il n’y a rien pour eux  qui vaille un os ou des cheveux. Mère, tu ne peux pas savoir  : ce sont des gens étranges. »
            Lisez dans Mission terminée, comme dans Le Roi miraculé, les douleurs des femmes, leur instrumentalisation conjugale, leurs difficultés redoublées à la rébellion. Lisez la danse interdite et les balafons détruits par le missionnaire, les violences internes… « Mes ancêtres les Bantous, plutôt que les Gaulois… », laisse entendre Mongo Beti avec gratitude et fidélité. Qu’est-ce que ce monde qui voit venir sa destruction sans pouvoir sérieusement s’y opposer  ? Comme il est dit dans Le pauvre Christ de Bomba, la civilisation des bicyclettes et des machines à coudre (cinquante ans plus tard on dirait  : des motos et des ordinateurs), mais peut-être aussi du christianisme et du capitalisme, a pris la place.
            Dans le chapitre deux de Ville cruelle, je note, au début, ceci  : « Imaginez une immense clairière dans la forêt de chez nous, la forêt vierge équatoriale — comme disent les explorateurs, les géographes et les journalistes. Représentez-vous, au milieu de la clairière une haute colline (…) » Ce qui est évoqué, c’est un paysage. Récit d’explorateur, récit de géographe, récit de journaliste  ?… Il faut que le roman fasse autre chose s’il veut avoir droit de cité. Mais que fait-il de si particulier  ? Et parmi les romanciers, que fait Mongo Beti de si singulier  ? Quelques pages plus loin, à la fin du chapitre, un certain Tanga est évoqué comme s’il était un personnage, alors qu’il est un quartier de la grande ville. Je note la mise en écho du début  : « Nul ne pouvait dire avec certitude ce qu’il deviendrait, pas même les géographes, ni les journalistes, et encore moins les explorateurs. » Le roman s’en chargera à sa façon prospective.
            Cela étant, Mongo Beti nous réserve une surprise, je dirais, théorique, et je dois, pour en parler, citer intégralement l’avertissement de l’auteur au seuil du Pauvre Christ de Bomba  :
 
            « Je m’en voudrais de leurrer le lecteur. De mémoire d’Africain, il n’y a jamais eu de Révérend Père Supérieur Drumont  ; il n’y en aura probablement jamais, autant du moins que je connaisse mon Afrique natale  : ce serait trop beau.
            « Les Noirs dont grouille ce roman ont été saisis sur le vif. Et il n’est ici anecdote ni circonstance qui ne soit rigoureusement authentique ni même contrôlable. »
 
M. B.    
 
            Deux poids deux mesures… C’est assez dire que la figure du missionnaire n’est pas une caricature, mais une construction de personnage complexe et composite. Comment peut-on comprendre cette division du travail romanesque  ?
            La réponse est peut-être dans l’avertissement du futur Remember Ruben (1974), montrant le chemin parcouru dans la suite  :
 
            « Toute ressemblance avec des événements passés, des personnages réels ou des contrées connues, est totalement illusoire et, en quelque sorte, doit être considérée comme regrettable. »
 
            Ruben était bien noir. Entre le « trop beau » et l’ironique « regrettable », le lecteur, avec joie, se fera une raison du premier comme du second.
 
 
(à suivre)
 
 
Paru dans la revue L’Atelier du roman n°68, 2011.