La réunion solitaire
 
            Il est 6 h. J’arrive rue de Grenelle, chez Harry et Marie, à la réunion de l’ouliPo. Ce devait être à la fin des années 80. Je sais, c’est un peu vague, mais les archives pourront faire mieux en termes de précision.
            Je sonne, la porte s’ouvre.
            – Ah  !
            Harry dit « Âh », avec son très très léger accent  : un peu plus de circonflexe que ne le ferait un Parisien de Paris.
            Je sens qu’il est déçu de me voir. Me serais-je trompé de jour  ?
            – Non, dit Harry, nous devions être quatre, et deux viennent de se décommander.
            – Donc nous serons deux, dis-je.
            Harry se tortille, gêné. Il dit  :
            – Je m’étais fait à l’idée (comme dirait Johnny) de faire la réunion à moi tout seul, de la présider, de m’inscrire à l’ordre du jour et d’en rédiger le compte-rendu.
            – Ce serait drôle, dis-je. Bon, eh bien, je m’en vais…
            – Ah non  ! dit Harry, simplement, nous allons mentir. Tu te seras décommandé aussi, mais tu ne vas pas partir sans dîner. Il y a du canard. Ne jamais jeter les os  ! Ça fait des fonds de sauce exceptionnels.
            Ouf, je suis rassuré. D’ailleurs j’ai une petite faim.
            – Et puis, tiens, puisque c’est ça, dit Harry en décrochant une clef en or d’un clou de sa cuisine (mais non, elle était en métal jaune, sa clef, pas en or), nous allons, auparavant, faire une promenade.
            Marie entend, qui sourit.
            Nous descendons l’escalier, trois étages. Une course à faire, rue de Grenelle  ? Non. Nous descendons un étage de plus. Porte blindée. La cave  ! La cave de Harry à Paris. La cave à vins de Harry à Paris. Harry me parle longuement de ses vins. La vapeur des mots me monte à la tête. Nous remontons les mains pleines.
            Nous devrions faire plus souvent des réunions solitaires. Chez Harry, ce n’est plus trop possible.
 
 *