Le poème adressé du jour
 
PPP
(Projet poétique planétaire)
 
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            Je compose, depuis le 1er avril 1992, le poème du jour, poème daté, localisé, frais du jour. Plus de vingt ans après, ils sont nombreux.
            Les quatre premières années ont été publiées en 1999 par les éditions P. O. L. sous le titre Navet, linge, œil-de-vieux. Les quatre suivantes Du jour ont paru chez le même éditeur en 2013.
            Diverses procédures ont été adoptées au fil des années : séries de natures mortes, de poèmes-portraits, de poèmes adressés, de poèmes sur écoute musicale…
 
            J’ai commencé le 29 mai 2013 ce qui sera la dernière procédure – inachevable – de cette entreprise, le poème adressé du jour ou PPP, projet poétique planétaire.
            L’idée du Poème adressé du jour est de plaire au plus grand nombre, mais un par un.
            À quoi bon, pour un poète actif aujourd’hui, rêver que sept milliards d’êtres humains lisent ses petites crottes de poèmes comme s’il était Baudelaire ? Un autre rêve est que chaque être humain, semblable, co-listier, amie inconnue, frère… ait un jour le sien, de poème, le sien, pour lui d’abord.
            C’est pourquoi je commence par les « pages blanches » des abonnés du téléphone du département de l’Ain (01) de la République française. Le classement est par communes. La première : L’Abergement-Clémenciat, la deuxième L’Abergement-de-Varey, Ambérieu-en-Bugey… et ainsi de suite. J’envoie à chacune et chacun, par voie postale, un poème. Je joins mon adresse et un bref exposé du projet d’ensemble. Il n’est pas certain que, de mon vivant, j’arrive à l’Aisne, et, après la France, au Gabon, après le Gabon, la Grèce, ainsi de suite jusqu’au Zimbabwe avec redémarrage en Afrique du Sud, et Finlande pour finir. Cela s’appelle la transcendance, la seule que je reconnaisse et qui est celle des grands nombres. C’est déraisonnable. Et alors ? J’aurai essayé. Et, qui sait ? j’aurai peut-être été aidé par d’autres, de mon vivant ; ils continueront peut-être après ma mort. Ça fait beaucoup de peut-être.
            Pour ne pas sombrer dans la monotonie fatale d’une seule liste, rien ne m’interdira, selon les circonstances, d’anticiper en irriguant des fragments de territoire ou des groupes donnés vers lesquels de bons « rabatteurs » m’auront spécialement orienté.
 
            (L’exposé du projet PPP et une première série de poèmes de Jacques Jouet, dans une traduction anglaise d’Ian Monk, sont publiés dans l’American Book Review, Houston-Victoria, USA, en juillet-août 2016.)
 
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Ain
À compter du 1er octobre 2013, Jean-Paul Honoré rejoint ce projet en prenant le bottin de l’Ain (01) à rebours : dernière commune Vonnas. Nous avons rendez-vous, un jour prochain, au milieu du bottin. Ce sera dans la commune de Jassans-Riottier.
 
L’Ételon
Les 16, 17 et 18 novembre 2013, Patrick Biau, Gérald Castéras, Jean-Paul Honoré, Cécile Riou et moi-même avons adressé un poème à chacun des habitants du village de L’Ételon, dans l’Allier (03360).
 
Bourges
En résidence à Bourges (2014-2015, association les mille univers), j’adresse plus de mille poèmes à des habitants de la ville, aidé en cela par des amis poètes et des participants à des ateliers de poésie que j’anime. (Mention particulière à Patrick Biau, Valérie Lotti et Annie Pellet, particulièrement productifs…)
(L’ensemble des poèmes est à paraître aux éditions les mille univers. Une toute petite partie est publiée dans Récapituls, grands et petits, La Bibliothèque oulipienne n°224, 2015)
 
Valvins
Au musée Stéphane Mallarmé de Valvins à Vulaines-sur-Seine en Seine-et-Marne (77), en 2015, le groupe de poètes Benoît Casas, Frédéric Forte, Jean-Paul Honoré, Cécile Riou et moi-même expédie six cents poèmes adressés à des habitants du lieu.
(La participation de Cécile Riou Phrase unique est publiée, en ligne, sur le site Poezibao.fr, 2016-2017. La participation de Frédéric Forte Pentacles Mallarmé est publiée dans La Bibliothèque oulipienne n°227, 2017)
 
Århus
À Århus, au Danemark, en avril 2015, je compose cent un poèmes adressés in situ, avec traduction danoise par Steen Bille Jørgensen.
(L’ensemble des poèmes est paru au Danemark en 2016, un volume bilingue, éd. J & J et SLC.)
 
Victoria
À Victoria BC, Canada, en juillet 2015, cent dix poèmes adressés sont composés par le groupe de poètes Marc Lapprand, Natali Leduc, Cécile Riou et moi-même. Les poèmes de cette série ont en commun une proposition de Natali Leduc : mêler sur la page les langues française et anglaise.
 
Limerick
À l’université de Limerick, Irlande, les 16 et 17 octobre 2015, j’adresse vingt-neuf poèmes aux vingt-neuf intervenants du colloque de l’ADEFFI (Association des études françaises et francophones d’Irlande) « Systèmes ». Les poèmes ont été composés pendant l’écoute des communications.
(L’ensemble des poèmes est publié dans The Irish Journal of French Studies, vol. 15, 2015, en ligne.)
 
Vert-Saint-Denis
Janvier-mars 2016. Jean-Paul Honoré, en résidence d’auteur à Vert-Saint-Denis en Seine-et-Marne, réunit Benoît Casas, Jacques Jouet, Cécile Riou, Jacques Roubaud et lui-même pour composition et envoi de poèmes adressés aux quelques quatre cents abonnés de la bibliothèque municipale Jean Vilar. Les poèmes parlent du Japon ou, plus généralement, des voyages.
(La participation de Jacques Roubaud Le tour du monde en 80 strophes est publiée dans La Bibliothèque oulipienne n°230, 2016 ; la participation de Cécile Riou Chaîne et Chine est publiée par les éditions Poïein, 2016.)
 
Lozère
À compter du 1er février 2016, Cécile Riou rejoint ce projet en prenant le bottin de la Lozère (48) à son début. Première commune : Albaret-le-Comtal. Suivent Albaret-Sainte-Marie, Allenc, Altier…
 
Kobé
À Kobé, Japon, en juillet 2016, soixante-dix-neuf poèmes adressés sont composés par le groupe de poètes Marc Lapprand, Natali Leduc, Cécile Riou et moi-même. Les poèmes de cette série sont des « surmorales élémentaires », extension latérale d’une forme initiée par Raymond Queneau.
(Sept poèmes de Cécile Riou, extraits de cet ensemble, sont publiés dans la revue Phœnix n°23, automne 2016, sous le titre Japon élémentaire.)
 
Scy-Chazelles
En Moselle (57), en septembre-novembre 2016, l’université de Lorraine, le Conseil Départemental et la commune de Scy-Chazelles m’invitent à adresser une série de cent soixante-quatre poèmes aux habitants. Un gros tiers de ces poèmes a été composé par des « amateurs », lors d’ateliers ou de rencontres.
(Dix-huit de ces poèmes sont publiés dans un livret : Le poème adressé du jour de Scy-Chazelles.)
 
Paris Grands-Moulins
À l’occasion du colloque L’Oulipo et les savoirs (Universités Paris Diderot et Sorbonne nouvelle) 11-13 mai 2017, la Bibliothèque des Grands-Moulins sollicite Frédéric Forte et Jacques Jouet pour adresser un poème à chaque savant du colloque. Les trente-trois poèmes sont des distiques composés selon le « Système jiǎnpǔ ».
 
à suivre…
 
JJ
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            Pour exemple, je donne un premier ensemble de ces poèmes, les poèmes de l’Ain, dans leur continuité.
Chaque poème adressé est imprimé pour envoi postal avec, en pied de page, cette mention :
 
             L’idée du Poème adressé du jour est de plaire au plus grand nombre, mais un par un.
             À quoi bon, pour un poète actif aujourd’hui, rêver que sept milliards d’êtres humains lisent ses mêmes petites crottes de poèmes comme s’il était Baudelaire ? Un autre rêve est que chaque être humain ait un jour le sien, de poème, le sien, pour lui d’abord.
              C’est pourquoi je commence par les « pages blanches » des abonnés du téléphone du département de l’Ain (01) de la République française. Il n’est pas certain que, de mon vivant, j’arrive à l’Aisne, et, après la France, au Gabon. Et alors ? J’aurai essayé. Et, qui sait ? j’aurai peut-être été aidé par d’autres.
Jacques Jouet – 41, rue Popincourt, 75011 Paris
 
 
 
 
 
Le 29 mai 2013, Paris
 
(poème adressé à Gabriel Alzingre)
 
Le facteur a des ailes, dans un Pasolini
et ce, pour des raisons étymologiques.
 
Un poème a des mots dans tous les cas de figure
le premier d’une série.
 
Le timbre est rouge encor du baiser de Marianne
mais pour combien de temps ?
 
Les idées des hommes, boulevard Richard-Lenoir
sont parfois riches et parfois noires.
 
Des choses étant dites
c’est déjà de la nourriture avancée.
 
 
 
 
Le 30 mai 2013, Paris
 
(poème adressé à Nathalie Arenas)
 
Tu comptes sept grains de sable
c’est trop peu pour le combat
et ça ne fait pas la plage
ni le lit pour les ébats
ou turbots à l’étalage
pour la reine de Saba
ni piquer les yeux du diable.
 
 
 
 
Le 31 mai 2013, Blois
 
(poème adressé à Alain Argentero)
 
J’étais à Blois et j’y ai vu le pont
dit Jacques-Gabriel, du nom de son architecte.
La chaussée monte droit et redescend
un angle très obtus
au milieu du gué de la Loire large et pleine.
Très élégant, l’aile de l’ange
si le pont d’origine est une aile d’un ange
selon une légende serbe, afin de faire oublier la griffe du diable :
les arches symétriques, de taille croissante puis décroissante
et le pivot central qui en est la cime.
En amont, des « avant-becs » pour protéger les piles des rigueurs du courant
ça s’appelle comme ça et les canards le savent.
 
Plus tu es fort, plus tu peux être clément
et plus efficacement
tu te protèges.
 
 
 
 
Le 1er juin 2013, Paris
 
(poème adressé à Raphaël Badot)
 
Un arbre, il paraît, n’est pas un individu-arbre
c’est un ensemble, une société
et si la mort n’est pas dans son programme
pour lui, avec quelque vérité
on peut parler de longue longévité.
 
Ce serait donc plutôt en lui
que la métempsychose irait à bon droit se planter
Philémon le chêne et Baucis la tilleule
se multipliant dans deux colonies
 
qui mélangeraient leurs embranchements
en se souvenant d’avoir été hospitaliers.
 
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(poème adressé à Sylvain Balandras)
 
Tu ne fais rien, dit Gilles, et voilà la forêt
qui se reconstitue, là, à tes pieds.
Retour pour toi de la forêt primaire
qui veut du bien à tes regards et ton étude.
 
Sur une page blanche
en revanche
tu ne fais rien : pas d’empattements
pas de traces de pas.
 
 
 
 
Le 2 juin 2013, Paris
 
(poème adressé à Fabien Banderier)
 
Aujourd’hui, c’est un dimanche
j’entends la voix de Tintin
qui s’étonne de la lune
calme encore du matin
la confiture est de prunes
je vide mes intestins
un Memory  ? ma revanche…
 
 
 
 
Le 3 juin 2013, Paris
 
(poème adressé à Fabrice Barbosa)
 
Le paysage est de la maison puisque c’est inscrit
sur la boîte aux lettres, je le vois d’ici
sans le voir, je me projette, lance mes yeux
je ne vois rien, c’est la nuit.
Des paysages, j’en ai vu des soixantaines de milliers
mais celui-ci je ne le connais pas, même
s’il ne me surprendrait guère, sauf
si je dois m’y pencher sérieusement pour
telle ou telle raison accidentelle.
Quelque chose me dit dans ma mémoire
qu’à Châtillon-sur-Chalaronne…
mais oui, Jésus enseigna les docteurs.
 
 
 
 
Le 4 juin 2013, Paris
 
(poème adressé à Rodolphe Baudrand)
 
Des noms de rues sont impossibles
rue, par exemple, des Frigos
rue des Oignons, rue des Gigots
rue des Poubelles, rue des Cibles
 
rue du Boulevard, de la Bible
des Tripoux ou de l’Aligot
ces noms pourtant seraient rigo-
los, rue du Pénalty, du Drible.
 
Mais les édiles sont frileux
la rue du Système pileux
n’est pas pour demain. Les noms d’arbres
 
sont mieux vus près des noms d’oiseaux.
Il n’est pas de rue des Masos
ni rue des Morts ni rue des Marbres.
 
            *
 
(poème adressé à Philippe Beaudet)
 
Le triomphe de la connaissance
passe en long cortège dans la rue
groupe de l’école élémentaire
avec sa maîtresse. Qui l’eût crue
assénant, chut ! qu’il faudrait se taire
si l’on veut tirer de la cornue
tous les enseignements et refaire
cette expérience de la vie nue
où s’annonce et se reconnaît la science ?
 
 
 
Le 5 juin 2013, Poitiers
 
(poème adressé à Suzanne Beaudet)
 
Le Paris-Genève, à souvent l’emprunter
traverse le jour en contournant la Dombes
et le train de Limoges la Brenne
et la Sologne un certain autre…
Les canards savent en profiter, qui n’ont pas de GPS
ou qui ne sont rien d’autre.
Un livreur, à son tour, pénètre en revanche
rien ne l’arrête au nom de son métier
il se sait attendu
il ne roule pas sur les pelouses.
 
 
 
 
Le 6 juin 2013, Paris
 
(poème adressé à Vincent Beaune, non distribué, retour pour Marc Lapprand, bienfaiteur en timbres)
 
Je me rappelle avoir pété les plombs dans une ville
c’était excessif, la vie devait changer
du tout au tout, « reviens, reviens ! »
j’étais sûr absolument de vouloir revenir
ou d’être revenu – j’avais perdu les mots – revenant.
Il y a le vouloir de l’instant
et le vouloir de l’engagement
mais ce n’est pas le même.
 
Autant mettre en rapport les diverses pulsions
ce n’est pas que c’est prudent
c’est que c’est intelligent. Et risqué
cet exercice ainsi nommé
et qui semble étranger au mythe passionnel.
Je me rappelle
avoir téléphoné terriblement dans une ville.
En ce temps-là (pas si lointain) c’était d’une cabine.
 
 
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