Un chronopoème doit être lu à voix haute avec un chronomètre, ou plutôt un minuteur (le mien est de marque Terraillon), qui compte, à rebours, les minutes et les secondes. Programmer le temps ; déclencher le minuteur ; lire. Sitôt prononcé le dernier mot, le minuteur sonne.

Cent mètres, 9’’

Parti, tu as le feu au cul ou quoi, ne te retourne pas, oui cours, camarade, cours, le vieux monde est derrière toi et il est plus rapide que toi, cours, cours, tu ne sens pas son haleine sur tes talons, qu’il va te doubler sur le fil ?

400 m haies, 46’’

Partie, ainsi vous voilà partie, vous voilà partie sans crier gare, mes souhaits les plus fous vous accompagnent, si toutefois vous en voulez, allons je ne vous hais point, savez-vous, Marie-José, levrette, mon amie, je peux vous appeler mon amie ? pourquoi n’est-ce donc pas après moi que vous courez ? ne vous retournez pas, courez, courez, écoutez-moi, écoutez-moi sans ralentir, vous répondrez tout à l’heure, vous que voilà si aimable à l’arrondi de la piste, comme à la ligne droite, votre silhouette fine, vos jambes infinies, votre accélération, vos lignes, votre ligne, j’aime, sans doute trop, votre couleur et votre nom, vos cheveux, vos beaux mollets fluets, vos épaules, vos bras (et bien entendu pas qu’eux, je tiens à demeurer discret), oui, eux, vous, à qui je me déclare, pour qui demain je me damne, et que j’admire beaucoup, beaucoup, beaucoup, voire beaucoup trop.

Où est-elle ? 1’

Elle n’est pas dans ma poche intérieure.

C’est incompréhensible.

Elle n’est pas dans mes poches extérieures

pas dans ma poche revolver.

Elle n’est pas dans mon sac à dos

pas dans les poches de mon sac à dos.

Pas dans la première poche de mon sac à dos, pas dans la deuxième poche de mon sac à dos. La pochette…

Personne ne l’a trouvée ? Personne ?

Est-elle tombée de ma montre pour s’être trop penchée ?

Elle n’est pas dans mon fouillis, pas dans mon gâchis, pas dans mon embrouillamini.

Elle n’est pas dans mes pensées.

C’est incompréhensible.

Elle n’est pas sur mon bureau.

Elle n’est pas dans la poubelle ?

Pas dans la corbeille à papier.

Merdre.

Je n’avais pourtant pas une minute à perdre.

Attends-moi une minute, 4’

(1ère ’)

Attends-moi une minute… Attends-moi une minute…

J’attends.

Qu’est-ce qu’on peut faire en une minute ?

Attends-moi une minute…

T’es gentille, mais c’est trop court, une minute.

Ou alors c’est trop long.

Ce n’est pas la bonne durée. Attends-moi une minute…

Mets-toi à ma place…

Tu peux rien faire en une minute.

Ça vaut pas le coup de commencer un poème !

À peine le temps de sortir tes lunettes et ton crayon

de commencer une méditation

de regarder le monde avec les lunettes spéciales d’un poème

de laisser le poème n’être que poème.

Attends-moi une minute…

Une minute… tu commences un poème et t’as déjà fini !

(2e ’)

Et en plus elle est à rallonge, évidemment, ta minute…

C’était pas une minute, c’était couru d’avance, c’en était deux…

Mais tu ne m’as pas dit : attends-moi deux minutes !

Je te connais, tu sais.

Attends-moi une minute…

C’était deux minutes, madame Minute

madame Papillon, madame Minute Papillon.

Qu’est-ce que tu veux composer en deux minutes ?

Surtout si t’as pas commencé pendant la première.

À peine le temps de te résoudre à ne pas perdre ton temps…

Tu m’attends une minute, j’en ai pour pas plus.

Attends-moi une minute…

Une minute… Un poème…

Même si tu décides de t’y mettre

tu t’y mets et ton temps il est déjà mangé !

(3e ’)

Jamais deux sans trois

je me souviens de la 203, c’était une Peugeot.

ppfffffffff… une minute…

Attends-moi une minute… Hon…

J’attends. Une minute, deux minutes, trois minutes…

Et pas le moindre poème en vue.

La vache il a foutu le camp, comme dit le poète.

En avoir ou pas, j’en ai

pour une minute.

Attends-moi une minute… Tu m’attends ici ! Tu ne bouges pas.

Si seulement j’avais pris Racine, j’aurais pu lire Racine…

Compte sur moi pour te rendre la monnaie de ta minute à rallonge.

Le temps, c’est pas de l’argent. Ç’aurait pu être de la poésie

si j’avais su que de minutes tu m’en demandais trois.

Attends-moi une minute…

Mmouais…

Trois minutes ? Oh et puis qu’elle aille se faire cuire un œuf !

(4e ’)

Donc, c’était pas une minute, pas deux pas trois, bientôt quatre…

Merci. Ah vraiment,, merci !

Quand elle reviendra, je lui dirai que vraiment elle exagère.

Qu’est-ce que tu veux faire en quatre minutes ? Rechercher le temps perdu ? Faire du pain perdu ? Aider ceux qui se sentent perdus ? Fréquenter la jeunesse perdue ?

Composer un poème avec les mots que la tribu a voulu perdre ?

La belle affaire qui demande du temps…

Vraiment tu exagères…

Mais est-ce qu’elle va revenir seulement ?

Tous ces gens qui disparaissent

dont on n’a plus de nouvelles autres que le proto-visage au bureau de tabac…

Ne les oubliez pas.

Ah c’est toi ?

Non, non, je me suis pas ennuyé, c’est pas grave.

“ Attends-moi une minute ”, c’est une façon de parler, je sais bien, mon amour.

Poème d’1’’ (archaïque)

Top.

Poème d’1’’ (moderne)

Bip.

Poème d’1’’ (complètement raté)

Flop.

Le tour du jour en 80’’

Fin du sommeil

(il est vachement tôt !)

fin du sommeil de la raison ou fin d’une autre raison ?

Debout et faim

de croissant, de café, de petit déjeuner.

Ne mange pas ton journal !

Si métro, poème de métro

boulot, poème de métro

poème de métro = boulot

poème de métro métro jamais trop

poème de métro : poème de boulot

poème de boulot : poème de métro.

Une assiette de bulots, je vous prie. Oui, avec mayonnaise !

Pouhhhh !

Dodo (la sieste).

La sieste est une période charnière

entre deux périodes carnassières.

Boulot-boulot.

Re-boulot, re-poème de métro, re-poème de boulot.

Ah ! salut, Ian, poème de bistrot ? – Ouay, toujours pray !

Métro, poème de métro, poème de boulot.

Métro

escalier, escalier

s’coucher tôt

comme Roubaud

dodo, dodo.

Roulé dans la farine, 1’

Une minoterie, c’est blanc

c’est blanc, une minoterie :

des surfaces blanches

la meule blanche, la mule blanche, le monde blanc

blanc de farine et lumineux.

Marie, tu dors ? Meunier, tu dors ?

Chut…

Deux bonnets blancs ou blanc bonnets.

c’est blanc, une minoterie,

on ne réveille pas un meunier blanc qui dort avec du vinaigre !

Une minoterie, c’est blanc.

Plus blanc qu’une minoterie ?

Une plâtrerie, une plâtrière, un four à plâtre

un beau derrière, un cul, blême, avant qu’il soit battu comme plâtre.

Mais une minoterie, c’est noir

incroyable mais vrai

la nuit, toute minoterie est plus que grise.

Ça devient noir une minoterie

tout noir

lorsque s’éteint

la minuterie.

Noir.