Michèle Audin

La forme du Guadalquivir sur le cinquième plan est un peu étrange. Simplement parce que c’est un plan de Cordoue. Mal rangé. J’avoue. je le range. Dommage, il y avait là une belle image géométrique de la Mesquita.
 

Je me souviens de la calle Betis (qui est un quai) et de son stand « hay sardinas ! ». Mais pas de ce qu’est une darse. Tu aurais dû écrire un article darse. Trop tard. Et je me souviens de Triana. Et du lomo de cerdo.

Je me souviens du mero plancha au bar de l’Ancora.

Je me souviens d’une époque où je connaissais plus de noms de poissons en espagnol que dans n’importe quelle autre langue.

Je me souviens des bars où: tu ne vas pas tout seul, nous disait-on. Et des rouleaux de papier-toilette sur les comptoirs, pour s’essuyer les mains. Et je me souviens que ça n’existe peut-être plus. Parce que c’est l’Europe, ici aussi, maintenant.

Je me souviens que je ne suis pas allée à Séville depuis 1988, et en particulier que je n’ai rien vu des embellissements réalisés pour l’exposition universelle de 1992.

Je me souviens des marchands d’éventails, le kitch sur la Plaza de España. Et je crois me souvenir qu’il y avait, pour promener les touristes, des calèches à cheval.

Je me souviens que nous buvions notre café (cafe solo) dans le parc de Maria-Luisa et des tartines à la soubressade qu’on y servait. Mais j’ai oublié le nom qu’elles portaient.

Je me souviens du Jesus del grand poder. Des encapuchonnés et de leurs cierges.

Je me souviens des tapas de jamón et du fino, de bar en bar, au milieu de cette folie.

Je me souviens d’un soir où nous sommes rentrés nous coucher après le dîner, nous avons fait la sieste jusqu’à deux heures du matin, puis nous avons pris un bus (bondé) pour aller voir passer la Macarena.

Je me souviens de la muraille et des saetas au petit matin quand la Macarena rentre dans son église après son tour de ville.

Je me souviens de la couche de cire, par terre, dans la cathédrale, le lieu où toutes les processions passent.

Je me souviens être allée plusieurs fois à Séville – la première fois en revenant de Casablanca, à la fin de l’été, une fois pendant la Semaine sainte, et aussi une fois en novembre.

Je me souviens de novembre à Séville, douceur, odeur de jasmin et ici, au retour, la neige.

Je me souviens que j’avais affiché tous ces plans sur les murs de mon bureau, en attendant qu’on les repeigne. Puis j’ai mis des photos satellite de Haïfa et de Lisbonne (j’aurais dû en parler à l’article satellite). Et la grande vue d’avion de Venise. En parlant de plans, comment dit-on, en français, plano callejero, un plan rué?

Je ne me souviens même plus où ont eu lieu, finalement, les jeux olympiques de 2004. Moi non plus. Si, Athènes.

Je me souviens que nous sommes allés à Grenade en voiture avec un de tes collègues, pas très rigolo. Et je me souviens aussi que je l’ai déjà dit. Et que nous sommes allés passer une journée à Cadix.

Je me souviens qu’un jour où tu étais à Séville sans moi, tu avais pris un bus pour aller à Cadix. Et je me souviens que le jour où j’ai reçu la carte que tu m’avais envoyée était aussi le jour où Italo Calvino est mort. Villes désormais invisibles. Je me souviens que je m’étais demandée comment, sans Palomar, j’allais regarder le monde.

Je me souviens que la première fois que nous sommes allés à Séville, nous sommes montés en haut de la Giralda et que tu avais le vertige.

Je me souviens toujours, lorsque je fais cuire du riz, d’un épicier du Barrio de Santa-Cruz, qui m’avait expliqué comment faire, huile d’olive, ail, un verre de riz, dos vasos y medio de agua, du sel, le safran était optionnel. Nous étions très jeunes et nous avions encore beaucoup à apprendre. Au cours de ce voyage-là, nous avons effectivement beaucoup appris. Le riz, mais pas seulement. Le riz, c’était ici. Nous en avons fait, immédiatement, sur notre camping-gaz. Ça fait près de quarante ans, et je n’ai pas fait une seule fois du riz sans penser à cet épicier.


12 mars 2015
(à suivre)

$ \Rightarrow $  Cordoue, Grenade
 

PS. Il y a une légende de l’illustration dans le post-scriptum de la page images.