Michèle Audin

Et le désir. L’atlas contient aussi, potentiellement, les noms de terres promises, de villes désirées, peut-être pas encore découvertes, pas encore construites.

Tu marches dans une rue, tu regardes les vitrines, les enseignes, les passants, tu lèves les yeux vers les fenêtres et les balcons des immeubles, tu inventes une règle pour épuiser la ville, tourner alternativement à droite et à gauche, tu montes un escalier dont tu comptes les marches, tu t’arrêtes sur une place et tu admires sa forme élégante, tu glisses ton regard à travers une porte entr’ouverte, tu repars, aux étals d’un marché tu contemples les fruits et détailles les poissons dont tu ne comprends pas les noms, tu montes sur une plate-forme et de là tu admires la ville et son plan, tu descends les escaliers, tu te diriges vers un pont, le long d’un quai tu achètes une glace, tu inventes une nouvelle règle, ne pas tourner avant le quatre-vingt-dix-neuvième pas, tu poses ta main, comme par inadvertance, sur le parapet, et c’est le pont que tu caresses, tu entres dans une librairie, tu cherches un livre, tu t’assieds par terre, sur place, dans le rayon, pour lire, dans une langue que tu ne comprends pas, ce livre que tu connais si bien, tu sors sans rien acheter et tu souris à la caissière, comme pour t’excuser, tu marches au soleil, tu jouis de la fraîcheur d’une galerie couverte, par une fenêtre, tu entends des bruits d’eau, tu regardes des assortiments d’outils ou de couteaux dans une vitrine, tu écoutes les bruits de la rue, tu suis le flot des passants pressés qui t’entraîne vers la majestueuse esplanade, tu longes des maisons rénovées, tu lances un clin d’œil à un chat indifférent sur une fenêtre, tu ralentis pour faire durer la mélodie jouée au piano qui s’échappe d’une autre, tu ne reviens pas sur tes pas mais tu fais le tour du pâté de maisons, tu t’assieds à la terrasse d’un café, en face d’un demi ou d’un petit crème, tu fais semblant de lire et tu observes, au centre de la place, la grille de fer forgé, la statue du brasseur, les bruyantes envolées des pigeons, un décor de céramique sur un immeuble autrement banal, tu comptes les rues qui débouchent sur la place et tu imagines un classement des places, justement, en fonction du nombre des rues qui y passent ou y mènent, tu te lèves et reprends ton exploration, tu longes un petit square, tu découvres des passages, malgré les règles ou parce que tu ne les suis pas, tu te perds, tu observes le linge aux fenêtres et tu finis par sortir ton plan, tu repars, au bout d’une ruelle dans laquelle tu ne tournes pas tu attrapes un éclat de soleil sur l’eau, de derrière un mur s’échappent des fleurs, des feuilles et des branches, tu sors ton appareil avec discrétion et tu photographies une corolle, un ornement, un détail de l’architecture, dans un jardin public tu t’assieds sur un banc, tu écoutes les cris des enfants autour du bassin, tu suis du regard les nuages dans le ciel et le vent dans la cime des arbres, tu envies les coureurs qui passent, tu te lèves, tu marches au hasard, tu tournes en rond, tu te perds à nouveau, tu reprends les chemins, ici ou ailleurs, mille fois parcourus.

Les villes que tu me décris, dit Guglielmo, ce que tu me demandes de celles que je te décris, ces villes que tu n’as pas vues, tout cela se ressemble et te ressemble, comme s’il n’y avait qu’une ville, la tienne, que tu recherches lorsque tu marches dans les villes du monde. C’est toujours le même plan que tu prends et reprends, poses et reposes, classes et reclasses.
23 juin 2014
(à suivre)

$ \Rightarrow $  mémoire
 

PS. Il y a une légende de l’illustration dans le post-scriptum de la page images.